Albert Assaraf

DU LIEN AUX ORIGINES DES 
« 
STRUCTURES ANTHROPOLOGIQUES DE L'IMAGINAIRE »

Essai d'application d'une théorie du lien à la classification durandienne des images
  Le changement de paradigme que représente le passage d'une philosophie de la conscience à une philosophie du langage constitue une coupure tout aussi profonde que la rupture avec la métaphysique.

J. Habermas, La pensée postmétaphysique, Paris, A. Colin, 1993, p. 13.

Cet article se propose, une fois de plus 1, de mener jusqu'à ses ultimes conséquences l'idée pragmatique selon laquelle les signes, indépendamment de leur pouvoir de signifier, d'informer, d'évoquer, ont aussi le pouvoir de lier et de délier les hommes. Nous voulons ici montrer qu'il suffit de fureter dans cette direction, pour, en définitive, réaliser qu'il n'est pas jusque ces grands « essaims » d'images que Gilbert Durand s'efforce de rassembler dans son œuvre majeure, Les structures anthropologiques de l'imaginaire, qu'on ne puisse imputer au pouvoir ligatif des signes.


Universalité de la dualité signe/lien

Il ressort de la pragmatique classique, celle d'Austin et Searle, que seuls les performatifs (l'ordre, le conseil, la promesse, l'interrogation, l'affirmation…), ont le pouvoir de produire ce que Oswald Ducrot appelle « une transformation juridique », « une création de droits et d'obligations 2 » pour soi et pour les autres ; que seuls les performatifs, explicites ou implicites, directs ou indirects, sont en mesure de créer des connexions entre individus, autrement dit des liens, à l'exclusion de tous les autres signes. Or, selon nous, une telle restriction nous paraît aujourd'hui irrecevable. Il suffit pour s'en convaincre de comparer les deux énoncés suivants :

(1) J'affirme, en tant que chercheur, que X.
(2) J'affirme, en tant qu'étudiant, que X.
Dans ces deux propositions, n'avons-nous pas le même performatif : l'affirmation ? Alors pourquoi dans le j'affirme de (1) émane-t-il de toute évidence une force de beaucoup supérieure au j'affirme de (2) ? Si ce n'est que le signe chercheur a lui aussi une force qui lui est propre. Force qui, par ses effets, lui permet de décupler l'impact des propos de (1).

Et que dire de la puissance d'action émanant de signes verbaux tels que Dieu, Allah, Moïse, Christ, Mahomet, prophète, Bible, Coran, Vérité, scientifique, Prix Nobel, patrie, martyr, traître, impie, ennemi, démon, apocalypse, châtiment, malédiction… ?

Et que dire, encore, en dehors de la substance verbale, de la force irradiant d'un objet sacré, d'un rite, d'une coutume, d'un totem, d'un drapeau, d'un hymne national, d'un tchador, du crâne d'un homme préhistorique… ? Tous ces signes, verbaux et non verbaux, sont, on le devine, dotés d'un pouvoir ligatif qui déborde de loin la grille d'une analyse pragmatique classique, mais aussi celle d'une analyse sémiotique traditionnelle.


Qu'est ce qu'un lien ?

Un lien est, selon nous, la résultante de deux forces (pas une de plus), l'une, horizontale, selon un axe intérieur/extérieur, déterminant la jonction (con-jonction ou dis-jonction) ; l'autre, verticale, selon un axe haut/bas, déterminant la position (supérieure, égale ou inférieure).

Du mot amour, par exemple, irradie un lien dont le geste fondamental est la conjonction. Du mot soumission, en revanche, irradie un lien essentiellement axé sur la position. Quant au mot ennemi, il propulse mon imaginaire aussi bien suivant un axe intérieur/extérieur que suivant un axe haut/bas. Il est la manifestation réifiée d'une relation à la fois disjonctive et méprisante (position basse) vis-à-vis d'un dehors menaçant.

Un lien, en outre, prend toujours appui, selon l'heureuse formule de François Flahault, sur un « qui tu es pour moi, qui je suis pour toi 3 » éminemment circulaire. Qui émet un ordre explicite, par exemple, fabrique de toutes pièces un univers dans lequel il dit se situer « en haut ». La position haute de l'émetteur une fois détectée, l'auditeur n'aura plus le choix qu'entre :
i. se soumettre aux « faire » de domination de son interlocuteur, par le déploiement de signes/liens de position basse (inclinaison de la tête, dire « Oui »…) ;
ii. ou désobéir, au moyen de signes/liens disjonctifs (se cabrer, dire « Non »…). Et la structure profonde de sa désobéissance peut se résumer ainsi : « Tu dis que tu es en haut, eh bien moi je te dis que tu es mon égal ! » ; ou encore « Tu dis que je suis en dessous de toi, eh bien moi je te dis que c'est toi qui es en dessous de moi, et moi qui suis ton supérieur ! ». Ce qui, selon le cas, entraînera la production d'une série de signes/liens adaptés de la part de l'émetteur, lesquels signes/liens entraîneront à leur tour un comportement adaptatif de la part de l'auditeur, etc.
Un lien est, de surcroît, tout à la fois et dans le même temps soit conjonctif/disjonctif soit disjonctif/conjonctif. Adhérer à une religion, n'est-ce pas, de facto, se couper de toutes les autres religions du monde ? Et « décider de rejeter un paradigme », n'est-ce pas, comme le souligne Thomas Kuhn, « simultanément décider d'en accepter un autre 4 » ?

Un lien est toujours aussi « adhésif » que discriminant. Un lien, pour reprendre l'expression de Georg Simmel, est simultanément un « pont » et une « porte « ; c'est-à-dire ce qui relie, ce qui met « en rapport » (le pont) et ce qui sépare (la porte) 5.

Il n'est donc absolument pas nécessaire de faire appel, comme le fait Durand, à des concepts issus de l'électromagnétique 6 pour apporter la preuve de la « polarité » des images. Comme si la « polarité » de la limaille de fer soumise à l'aimant ou la « positivité » et la « négativité » polaire des atomes pouvait, en quoi que ce soit, prouver la « polarité » des images. Comme si ce qui est vrai pour la limaille de fer et les atomes, pouvait être vrai pour l'homme. La seule prise en compte du pouvoir ligatif des signes suffit, sans risque d'extrapolation, à mettre en évidence le caractère foncièrement contradictoire de tout acte humain.


Les quatre modalités du lien

Dans la mesure où, effectivement, tout signe, à des degrés près, a le pouvoir de « faire lien » dans le même temps qu'il « fait sens », il s'ensuit, par déduction logique, qu'un signe n'est pas sans :
(1) créer (faire être) un lien,
(2) abolir (faire ne pas être) un lien,
(3) cimenter (ne pas faire ne pas être) un lien,
(4) neutraliser (ne pas faire être) un lien.
Dès lors, comment ne pas rapprocher le terme (2) de notre carré sémiotique, « faire ne pas être un lien » (abolir), de ce que Durand appelle Structures diaïrétiques ou schizomorphes ? Comment, de surcroît, ne pas voir des convergences entre (3), « ne pas faire ne pas être un lien » (cimenter), et ce que notre auteur nomme Structures mystiques de l'imaginaire ? Nous verrons qu'il n'est pas jusqu'à ces « structures d'équilibre qui », de l'avis de Durand, « maintiennent à la fois les potentialités d'assimilation et d'adaptation 7 » (Structures synthétiques) qu'on ne puisse, en définitive, apparenté à la modalité « Neutraliser le lien 8 ».

En résumé, ce travail se propose un double objectif :
i. Montrer que ce que Gilbert Durand présente comme s'agissant du « trajet anthropologique 9 » de l'imaginaire, n'est autre que le trajet obligé du lien.
ii. Montrer qu'une combinatoire jonction/position agrafée aux deux axes fondamentaux du lien (l'axe intérieur/extérieur et l'axe haut/bas) ainsi qu'à ses quatre modalités (créer, abolir, cimenter, neutraliser), suffit non seulement à rendre compte de l'ensemble des intuitions de notre auteur, mais peut les affiner encore, et les ordonner surtout.

De la modalité « Cimenter le lien » à la génération des Structures mystiques de l'image

Gilbert Durand distingue quatre structures mystiques de l'image :
1) Une structure où prédominent les images de viscosité, d'adhésivité, de glu ; où les verbes du type « rattacher, attacher, souder, lier, rapprocher… 10 » jouent à plein.
2) Une structure caractérisée par « un refus de sortir des images familières et douillettes 11 », où planent les idées de fidélité, de persévérance, de double négation.
3) Une structure qui « se révèle dans le trajet imaginaire qui descend dans l'intimité des objets et des êtres 12 »
4) Puis pour finir, une structure dont les individus qui la caractérise sont généralement des « minutieux », des « méticuleux » vivant dans la crainte permanente « de laisser échapper un détail 13 ».
Il importe de souligner que cette classification est le fruit d'une démarche purement empirique. Elle est intuitive et ne procède d'aucun système général cohérent.

Voyons, à présent, la façon dont il est possible de déduire les particularités de ces structures mystiques à partir de nos hypothèses sur le lien. Prenons un cas extrême, et ce afin de mieux faire toucher du doigt la réalité du pouvoir extraordinairement ligatif de certains signes. Supposons, en effet, que X soit le membre d'une secte fondamentaliste coupée du monde extérieur, pour qui la Bible est l'incarnation directe de la parole de Dieu sur terre, et le contenu de l'énoncé : Dieu créa l'homme à son image (Genèse I, 27) l'équivalent d'une vérité scientifique, c'est-à-dire d'un concept opératoire susceptible de décrypter le réel tel qu'il est. Supposons à présent que par un quelconque hasard X se voit contraint de franchir la porte d'un musée de la préhistoire, et que de ce fait il se retrouve brusquement nez à nez avec une panoplie de crânes mi-hommes mi-singes dont on lui assure que ce sont là les vestiges de ses ancêtres lointains.

Il n'est pas indifférent de constater, avant de poursuivre notre raisonnement, que dans un cas pareil, si je me contente de la grille d'une analyse sémiotique ou pragmatique classique, je n'ai aucun moyen de détecter la force, pourtant insoutenable, qui irradie, à ce moment précis, de ces crânes mi-hommes mi-singes. Tandis que si je tiens compte de la dualité signe/lien, il apparaît du coup évident, prévisible, que ces vestiges du lointain passé de l'homme ne seront pas sans inspirer en X « une frayeur pleine d'une horreur interne qu'aucune chose créée, même la plus menaçante et la plus puissante, ne peut inspirer 14 ». Pourquoi ? Tout simplement parce que si ces crânes mi-hommes mi-singes « disent vrai », alors il va falloir à X mettre en doute la véracité du récit de la Genèse (Dieu créa l'homme à son image). Or, comment X pourra-t-il jamais mettre en doute ce qu'il considère comme la parole de Dieu ? C'est-à-dire comme la parole émanant de la position la plus haute qui soit. La plus haute parmi les plus hautes, à l'égard de laquelle tout homme n'est « que cendre et poussière ». Le mot Dieu, en effet, du fait qu'il évoque le sème (l'idée) « je suis plus élevé que tout ce que l'esprit d'un humain peut imaginer », s'avère naturellement doté du plus haut degré de « ligaro-activité ». Le fait que les grandes religions présentent généralement Dieu comme une entité bienveillante envers les humains, ne change rien à l'affaire : Dieu, même Très-Bon, ne cesse pas pour autant d'être Très-Haut, Tout-Puissant. Aussi, la moindre phrase du type : Dieu a dit Z, au sein d'une communauté de croyants, peut prendre des dimensions cosmiques. Car ce qu'elle suggère, sur un plan relationnel, ce n'est rien moins que ceci : « L'entité qui se trouve au point culminant de l'axe inférieur/supérieur a dit Z. C'est donc que Z a la valeur d'une parole éternelle, intemporelle. C'est donc que contrevenir à Z équivaut à se mettre en travers de la plus haute instance qui soit… »

A ce stade des choses, compte tenu de l'enjeu ici présent - la mise en doute de la parole même de Dieu, c'est-à-dire de l'entité vis-à-vis de laquelle tout homme se doit d'adopter la position la plus basse qui soit - , X n'aura donc d'autre choix que de repousser farouchement le « performatif silencieux » (« Je suis, il faut me croire, la preuve vivante d'une origine animale de l'homme ») irradiant du crâne de l'Australopithecus afarensis ou de l'Homo habilis ici exposés. Il n'aura d'autre choix, à la manière des membres de la « Creation Research Society 15 », que de « coller » comme une « glu » « visqueuse » à son ancienne catégorisation de l'univers, que de rester, vaille que vaille, « attaché, soudé, lié » au verset 27 du chapitre I de la Genèse : Dieu créa l'homme à son image. En bref, il est à parier que l'imaginaire de X se mette spontanément à produire des représentations relevant de la première structure mystique susmentionnée.


Lien, renversement et double négation

Du coup, il apparaît manifeste que les caractéristiques de la deuxième structure mystique ci-dessus procèdent elles aussi de ce réflexe naturel de repli face à la chose nouvelle, c'est-à-dire face à des images que sous-tend une catégorisation de l'univers qui va à l'encontre, comme dirait Piaget, de nos « accommodations antérieures 16 ». Et ce réflexe de repli sera, bien entendu, d'autant plus brutal que la nouveauté sera fulgurante. C'est ainsi que dans le cas de X, par exemple, le spectacle du crâne d'un Homo rudolfensis ou de celui d'un Homo erectus peut faire bien plus que provoquer l'image mentale d'une créature à mi-chemin entre l'homme et le singe. Il est à même de déclencher une formidable réaction en chaîne aux effets dévastateurs : si ces crânes disent vrais, c'est donc que l'homme descend effectivement d'un primate hominoïde, c'est donc que l'univers est tout entier soumis aux lois du hasard et de la nécessité, c'est donc qu'il faille jeter aux oubliettes les belles « images familières et douillettes » du jardin d'Eden, d'Adam et Eve …

Comment s'étonner alors qu'en 1877, le pape Pie IX (1792-1878) ait cru bon de dénoncer en publique la théorie de l'évolution comme s'agissant d'une « aberration 17 » ? Comment s'étonner si, aujourd'hui encore, certains fondamentalistes se réclamant de la Bible disent voir dans l'idée d'une origine animale de l'homme une « niaiserie », une « affabulation », « une perversion mortelle dans la mesure où elle s'attaque à l'image même et à la ressemblance de Dieu dans l'homme 18 » ?

Aussi, pour que X puisse garder sa foi intacte, il lui faut désormais redoubler d'ardeur. Il lui faut dire non au monde extérieur, non à sa négation d'une origine divine de l'homme (double négation). Il lui faut opérer un « renversement complet des valeurs 19 », c'est-à-dire s'opposer, tel un « petit poucet », au « géant », à « l'ogre », au rouleau compresseur de la science établie. Bref, il y a de grandes chances pour que l'imaginaire de X se mettent spontanément à produire, cette fois, des représentations relevant de la seconde structure mystique susmentionnée.

Notons au passage que les gestes fondamentaux de la première et de la seconde structure sont contradictoires, incompatibles. Comment concilier, en effet, persévération et renversement des valeurs, viscosité et double négation ? Toutefois dès lors que j'admets la nature ligative des images, dès lors que j'admets qu'un lien est par essence conjonctif/disjonctif (et inversement), c'est-à-dire qu'il faille pour adhérer à une chose rompre inévitablement avec une autre chose, il n'y a plus de contradiction. D'un côté‚ la disposition mystique est effectivement comme le fait remarquer Durand « adaptatrice pure, collant à l'ambiance, participant à l'environnement avec un maximum de viscosité 20 », et ce en raison de la fidélité (conjonction) vis-à-vis des « accommodations antérieures » ; de l'autre il y a dans la structure mystique un « renversement complet des valeurs : ce qui est inférieur prend la place du supérieur, les premiers deviennent les derniers, la puissance du poucet vient bafouer la force du géant et de l'ogre 21 », et ce, tout simplement, en raison de la disjonction vis-à-vis des représentations du « dehors » dont le contenu infirme les données de ma catégorisation intime.

Un mystique, au sens où Gilbert Durand l'entend, n'est donc pas indemne de représentations polémiques. Il ressort de notre étude que la véritable différence entre un mystique et un diaïrétique réside dans le fait que l'un se disjoint des catégories extérieures par excès de conjonction pour sa sphère intime, tandis que le second se conjoint à l'inconnu par excès de disjonction à l'égard de ses représentations de souche. L'un « colle » à sa sphère intime, l'autre la démolit. Toutefois, l'un et l'autre se conjoignent et se disjoignent en même temps, mais dans un ordre différent. Aussi, ce n'est pas un hasard si ce grand dieu védique, Varuna, dont ont dit qu'il est le « maître des liens », soit décrit comme ayant le pouvoir de lier et de délier à la fois 22. Tout simplement, parce que adhésion et rupture sont les deux faces d'une même pièce : le lien. Quiconque se lie, en effet, au modèle héliocentrique de Copernic se délie automatiquement du modèle géocentrique de Ptolémée. Quiconque adhère à la théorie atomique se coupe de facto de la théorie des quatre éléments d'Aristote. Il n'y a là rien d'archétypal, il n'y a là que du relationnel.

Il est par ailleurs important de souligner qu'une double négation n'est pas nécessairement l'indice d'une structure mystique, comme Gilbert Durand le laisse entendre. Tout dépend, une fois encore, contre qui se dresse ma double négation. Si c'est contre les représentations « extérieure », alors effectivement ma double négation est la marque d'une disposition mystique. Si c'est contre mes propres « accommodations antérieures », alors la double négation cesse d'être le signe d'un comportement mystique (Nocturne) mais au contraire celui d'une conduite éminemment diaïrétique (Diurne). C'est le cas, nous semble-t-il, de la secte gnostique des ophites, Ier et IIe siècles, qui, pour exprimer son total rejet de l'establishment religieux et politique en place, ira jusqu'à magnifier le Serpent du péché originel ; tel fut encore le cas de la secte gnostique des sodomites, qui, pour des raisons identiques, vouera une adoration particulière à tous les damnés de l'Ancien Testament 23. Et que dire, au Siècle des Lumières, du processus de positivation de l'image, à l'origine négative, de Faust 24 ? Si ce n'est qu'il existe bel et bien des doubles négations relevant du Régime Diurne.


Lien, « minutie » et frénésie du détail

Un lien, comme nous l'avons indiqué précédemment, est la résultante de deux forces : l'une, horizontale, déterminant la jonction (con-jonction ou dis-jonction) ; l'autre, verticale, la position (supérieure, égale ou inférieure). Or, jonction et position sont à ce point interdépendantes que je ne puis toucher à l'une sans fatalement déstabiliser l'autre. Que notre X, par exemple, souscrive à l' « injonction » des crânes préhistoriques (« L'Homme descend d'un primate hominoïde ») et aussitôt le voilà accusé par les siens d'hérésie, de traîtrise, de folie (position inférieure) ; et aussitôt le voilà excommunié de sa congrégation (disjonction).

Un négoce étonnant se trame, qui plus est, entre la jonction et la position. Le jeu consiste à sacrifier l'une pour obtenir l'autre. L'orgueilleux, par exemple, délaisse la conjonction pour la position. Tandis que l'importun, en revanche, espère gagner en conjonction ce qu'il perd en se rabaissant. En ce sens, la modalité « Cimenter le lien » n'est pas sans supposer une sorte d'affaissement de la position au profit de la conjonction. L'individu à l'état « Cimenter le lien », semble dire, dans un contexte donné, à son entourage immédiat : « Je vous offre ma soumission, je vous sacrifie ma position, en échange je sollicite de vous (Dieu, famille, establishment…) une conjonction sous forme d'amour, de protection, de tranquillité… » D'où, à notre avis, la prédisposition particulière du mystique pour le sacrifice, tel que Gilbert Durand l'entend : un acte dont « le sens fondamental […] [c'est] d'être un marché, un gage, un troc 25 ». Un troc qui plonge, bien évidemment, ses racines moins dans un quelconque « inconscient collectif » que dans l'acte mille et mille fois réitéré qui consiste à faire sacrifice de sa position pour qu'en retour la sphère intime (i. e. Dieu, famille, société…) fasse don de sa conjonction sous forme de tendresse et de sécurité. C'est là, nous semble-t-il, la véritable origine de l'universalité de l'offrande sacrificielle. Mais aussi du « syndrome hypersocial 26 » du mystique de Durand, de sa « viscosité euphémisante », de son attachement à l'aspect « coloré et intime des choses 27 » (cf. la troisième structure mystique susmentionnée).

C'est en raison de la profusion de ce « troc » relationnel implicite que tout organisme social impose, à des degrés près, à ses membres : « Si tu te soumets, si tu renonces à ta propre position, alors en échange de ton acte d'allégeance je (Dieu, famille, establishment…) t'accorderais mes bienfaits, sinon… », qu'à force certains individus finissent tout naturellement par faire preuve d'une extrême « minutie » et « méticulosité 28 » - il va sans dire que des facteurs génétiques peuvent soit atténuer soit au contraire aggraver le processus.

Un rapport de similarité unit l'abeille et le python : ils ont tous deux « le corps pareillement marqué ». Et ce détail suffit pour que le Nuer d'Afrique, qui a le python pour totem, s'abstienne « de tuer les abeilles et de manger leur miel 29 ». Pourquoi ? Si ce n'est pour éviter de déroger ne serait-ce que d'un cheveux à la règle des Anciens : Tu ne porteras pas atteinte à ton totem le python.

La Bible dit : Tu ne feras pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère  30. Et cet interdit suffit pour que le juif pieux, afin d'éviter d'enfreindre ne fût-ce qu'un iota de la parole « divine », en vienne non seulement à s'abstenir de mélanger le lait et la viande, mais encore à pousser le tabou jusqu'à subdiviser en deux classes rigoureusement différenciées (une « classe lait » et une « classe viande ») les placards de sa cuisine, les étagères de son réfrigérateur, les éviers, les casseroles, les couverts, les éponges, les torchons, les assiettes, les verres, les serviettes de table, les nappes...

La « minutie » du mystique semble donc procéder d'une « logique d'inclusion », c'est-à-dire d'une logique régie par une hiérarchisation stricte de l'univers, où la règle prend le pas sur la réalité, où l'individu n'est qu'un maillon d'une chaîne qui le dépasse et l'englobe totalement. D'où, très certainement, la fréquence des « fantasmes d'emboîtement » que rencontre Durand chez le mystique 31.

Notons avant de conclure cette partie, qu'un mystique, au sens où Gilbert Durand l'entend, peut parfaitement développer, comme c'est le cas du dévot, du militant ou du soldat, une soumission totale vis-à-vis de son groupe d'appartenance (relation complémentaire), et dans le même temps nourrir un mépris et un complexe de supériorité envers le clan adverse (relation symétrique). L'existence d'un tel phénomène suffit, nous semble-t-il, à relativiser, une fois de plus, la classification durandienne des images.


De la modalité « Neutraliser le lien » à la génération des Structures synthétiques de l'imaginaire

Revenons à notre cas de départ. A supposer que X, ce qui est le plus probable, refuse la réalité des crânes préhistoriques, du coup - compte tenu de la règle : plus j'adhère et plus je me coupe - plus X s'efforcera de fermer la porte de sa conscience à l'idée d'une origine animale de l'homme, plus il s'accrochera aux douces et reposantes images du récit de la Genèse. Plus X dira « doublement non » à la catégorisation de l'univers que sous-tend l'énoncé : L'Homme descend d'un primate hominoïde, plus il dira « doublement oui » à Dieu créa l'homme à son image (rétroaction positive), etc. Bref, plus il y a de chances pour qu'en la circonstance X préfère de beaucoup le niveau du lien à celui de la « réalité objective ». Plus il y a de chances pour que l'imaginaire de X focalise spontanément l'attention sur des images où il est question de « rocher inaltérable », de « refuge », de « repli », de « repos », de « chaleur », de « couleurs » de « lait », de « centre » ; mais aussi, en raison de son divorce profond d'avec le monde extérieur, sur des représentations où il est question de « forteresse assiégée », de « monstre avaleur », de « virus contaminateur », d' « ennemi héréditaire », de « ruses du démon », de « complot », d' « artifices de la Raison », de « combat sans merci entre la Lumière (le modèle intérieur) et les Ténèbres (le monde extérieur) », d' « épreuves à surmonter », de « châtiment du traître »… En somme sur des images que Durand qualifierait volontiers de Diurnes.

Supposons à présent qu'après une période de résistance farouche, X, pour une raison quelconque, finisse par admettre qu'un crâne mi-homme mi-singe c'est bien plus que le vestige d'un humain atteint d'une anomalie crânienne, mais effectivement l'indice d'une espèce à part entière, à mi-chemin entre l'homme et le singe, qui, par le passé, a peuplé la terre. Or, selon notre hypothèse, il est encore à prévoir que ce changement de point de vue s'effectue selon un parcours spécifique. En l'occurrence, il y a de grandes probabilités pour que X passe du régime « Cimenter le lien » à celui de « Neutraliser le lien ». Autrement dit d'une relation radicale de type conjonctif/disjonctif à une relation accommodante de type conjonctif/non-disjonctif. C'est-à-dire que tout en conservant intacte son ancienne catégorisation de l'univers, X tentera malgré tout, cette fois, de prendre en compte la réalité des fossiles mi-hommes mi-singes.

A ce propos le cas du célèbre paléontologiste Louis Agassiz (1807-1873) est édifiant. Aux dires de ce savant, en effet, Dieu aurait par le passé détruit puis recréé la terre à plusieurs reprises, et ce afin d'améliorer Sa Création. Création, cataclysme, puis à nouveau Création meilleure, avec tout au bout un univers « fixe » où rien n'évolue ni ne se transforme, où aucun lien de parenté ne vient relier les faunes des différents âges de la terre : telles semblent les grandes lignes de la théorie du progressionnisme dont Agassiz est le père.

Or, lorsque je réfléchis en termes de « vrai » et de « faux » à cette théorie, je me trouve aussitôt confronté à une énigme : comment le cerveau d'un savant de cette qualité a-t-il pu échafauder une thèse à ce point invraisemblable ? Toutefois dès lors que je réfléchis en termes de liens, de jonction et de position, il apparaît aussitôt évident que la théorie d'Agassiz n'avait qu'un but, ainsi qu'il l'avouera lui-même : « maintenir l'abîme entre l'homme et le singe, l'homme et l'animal, conformément aux vues anciennes 32 ». Pour tout dire, forcer, vaille que vaille, la Nature à se couler dans le moule des Ecritures. Car, si effectivement notre monde est le dernier en date d'une longue série de Créations, du coup, il n'est plus question d'évolution, de hasard et de nécessité. Du coup un fossile mi-homme mi-singe, cesse d'être la preuve d'une origine animale de l'homme, mais le simple vestige d'une créature « préadamite », c'est-à-dire une sorte de « brouillon » que Dieu aurait façonné dans une Création antérieure à la nôtre, pour s'exercer, pour se faire la main… Du coup, surtout, il n'y a plus contradiction entre fossiles et Genèse.

Une « ligaro-analyse » du progressionnisme d'Agassiz, permet on le voit de donner tout son sens à ce qui, aujourd'hui, nous apparaît comme une élucubration. Elle rend possible une exploration méthodique sur la façon dont les forces ligatives parviennent à distordre la réalité. Sur la façon dont l'imaginaire s'y prend pour convertir, comme ici, une rêverie autour d'une relation du type conjonctif/non-disjonjctif, en une théorie « scientifique ».

Par ailleurs, si je me contente de la définition durandienne de la catégorie synthétique des images : une structure « mobile dans laquelle adaptation et assimilation concertent harmonieusement 33 », je n'ai aucun moyen de mettre à jour l'extrême disparité de ce phénomène d' « harmonisation ». En tenant compte de la dualité signe/lien, en revanche, par simple déduction logique, il m'est possible de distinguer entre autres :
1) Une structure synthétique de type conjonctif/non-disjonctif : où le jeu consiste à ménager la chèvre (les « accommodations antérieures ») et le chou (l'événement nouveau), avec toutefois une nette prédominance de l'ancien sur le nouveau. Autrement dit, en cas de profonde contradiction entre les deux pôles, il y a de grandes probabilités pour que l'ancienne catégorisation distorde l'événement nouveau. Et cette distorsion, comme dans le cas d'Agassiz, sera d'autant plus considérable que la position de l'énonciateur de la catégorisation préexistante sera haute (Dieu, prophète, Prix Nobel, père…)

2) Une structure synthétique de type conjonctif/non-conjonctif : où le jeu est sensiblement identique à (1). Excepté le fait que la position de la nouveauté jouit ici d'un crédit supérieur. A ce stade, X pourrait, par exemple, s'imaginer que l'Adam biblique était en réalité un Homo habilis, et le jardin d'Eden la magnifique savane de l'Afrique de l'Est.

3) Des structures synthétiques de type :

  - non-conjonctif/non-disjonctif ;
  - non-conjonctif/non-conjonctif ;
- non-disjonctif/non-disjonctif ;
- non-disjonctif/non-conjonctif.

Là, à des nuances près, la pression du « dehors » égale désormais celle du « dedans ». Il n'y a plus de prédominance d'un pôle par rapport à l'autre. Du coup, le sujet est condamné à osciller confusément entre le « dedans » et le « dehors » (syntone).

4) Une structure synthétique de type non-disjonctif/conjonctif : la ligne de front de l'ancienne catégorisation est maintenant défoncée, dévorée, phagocytée. Toutefois, l' « avaleur » (le nouveau) ne parviendra pas à faire oublier le souvenir de l' « avalé 34 » (l'ancien). Cet extrait de l'écrivain chrétien Pierre Gibert, illustre le mieux, nous semble-t-il, ce type de relation :

La Bible, écrit Gibert, et ses premiers chapitres de la Genèse n'ont aucun souci scientifique ou historique. Leur souci est exclusivement religieux et leur langage, poétique et symbolique […]. [Néanmoins] une religion, une culture qui reçoivent dès les premières pages de leurs écritures sacrées l'enseignement et par conséquent la conviction que ce monde est l'œuvre bonne d'un Dieu bon, qui apprennent que cet univers a été entièrement remis à l'homme pour qu'il le connaisse, le maîtrise, l'organise, de telles cultures ne pourront avoir qu'un regard de sympathie, de curiosité, d'intelligence sur cet univers. En cela leur attitude fondamentale différera radicalement de toutes civilisations dont la religion enseigne que ce monde est mauvais ou qu'il est une illusion. C'est pourquoi je vous propose de regarder également avec cette perspective les récits de création de la Genèse comme une des sources de ce qui est devenu en Occident l'esprit scientifique […] 35 .
Il est donc hautement probable - sans qu'il faille pour autant s'encombrer, comme le fait Gilbert Durand, d'un concept explicatif aussi fragile que la réflexologie du nouveau-né - qu'un individu soumis aux types de relations ci-dessus en vienne spontanément à produire des images où il est question de « descente [qui] risque à tout instant de se confondre et de se transformer en chute 36 » ; de « digestion », d' « avalage [qui] conserve le héros avalé 37 ». A ce stade du parcours ligatif, on peut en outre conjecturer que notre X va saturer son discours de mots tels que « sens caché », « sens profond », « secret », « mystère », « valeur symbolique », « valeur numérique ». Qu'anachronismes, surinterprétations, « plaquages », prolepses, contresens, commentaires cabalistiques, joueront ici à plein. A ce niveau on peut même augurer, compte tenu de la fantastique position haute des Ecritures, que l'esprit de X n'aura de cesse de générer des images fantasmatiques où le texte biblique apparaît comme renfermant « entre ses lignes, dans les entrelacs de ses lettres, les germes, les formules et les esquisses de toutes les découvertes, scientifiques ou autres, déjà acquises et avenir 38 ».
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