Albert Assaraf
LE SACRÉ, UNE FORCE QUANTIFIABLE ?
  Il aurait fallu élargir les cadres de notre logique pour y inclure des opérations mentales, en apparence différentes des nôtres, mais qui sont intellectuelles au même titre. Au lieu de cela, on a essayé de les réduire à des sentiments informes et ineffables.

Claude Levi-Strauss, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, p. 236.
Qu’est-ce qu’un objet sacré ? Un « objet quelconque », écrit Mircea Eliade, qui « devient autre chose, sans cesser d'être lui-même ». Rien ne distingue, en effet, une pierre sacrée d’une pierre profane. Et pourtant un fossé insondable les sépare. Une insoutenable force invisible irradie de l’une et pas de l’autre. Ici la pierre fascine, dégage une majestas « d’une écrasante supériorité de puissance 1 » ; là, pourtant en tout point identique, elle laisse indifférent.

Quel autre aspect du signe se cache derrière ce phénomène quasi indétectable par une grille d'analyse sémiotique ? Quelle est la nature de cette redoutable force qui émane de l’objet sacré, pour lequel des hommes et des femmes vont jusqu’à tuer et mourir ?

On aurait pu s’attendre à ce que Mircea Eliade nous ouvre une piste. Mais notre éminent historien des religions, en dépit d’une œuvre considérable dédiée au sujet, ne cherchera jamais à percer la nature de ce quelque chose de « tout autre » imperceptible à l’œil nu qui irradie de l’objet sacré. Pas plus qu’il ne s’emploiera à déterminer par quels moyens le profane tend à devenir sacré « ou a cessé de l'être à un moment donné 2 ». Eliade avouera d’ailleurs explicitement que ce type de problème dépasse sa compétence 3.

Notre auteur se contentera d’une définition relevant de la simple tautologie : objet sacré = hiérophanie –  littéralement « sacré (hiéro )  se manifeste (phanie ) » ; ou encore d’une explication qui, fondamentalement, reste à la périphérie du phénomène : le sacré est ce qui s’oppose au profane. Autant expliquer le feu – comme le faisaient autrefois les aristotéliciens – en l’opposant à l’eau ; la terre, en l’opposant à l’air…
 
L’approche phénoménologique eliadienne, comme le montre Daniel Dubuisson, se révèle impuissante à définir « quels principes, quelles règles, quels mécanismes régissent la disposition et l'organisation 4 » du sacré. Ce que nous pouvons affirmer à l'heure actuelle, à partir des travaux d’Eliade, à propos des forces qui émanent de la chose sacrée, c'est qu'elles existent, qu'elles agissent, sans plus.


De la nature relationnelle du sacré

Pour élucider la nature de ce quelque chose de « tout autre » invisible qui irradie effectivement de l’objet sacré, nous partirons du postulat de base suivant : tout signe « fait lien » dans le même temps qu’il « fait sens ». Une chemise, une cravate, une brosse à dents, un clou, une nappe, un plat, une épice, une feuille, une phrase, un mot, une image mentale… tout ce que mon esprit imagine, perçoit, ressent ou entend, invariablement, s’accompagne d’une charge disons ligative. Tout signe commande une conjonction ou une disjonction, attire ou repousse, reçoit l’étiquette « Intérieur » ou « Extérieur »... En bref, au même titre que toute particule est à la fois onde et matière, tout ce qui se manifeste à ma conscience est à la fois signe et lien ; plus précisément signe/lien.

La dualité signe/lien aura des conséquences majeures sur notre imaginaire. Et ce d’autant que contrairement à l’animal, l’homme peut se lier à une langue, un texte, des concepts, une croyance. Il peut s’attacher à un objet n’ayant qu’un vague rapport de similarité (métaphore) ou de contiguïté (métonymie) avec l’objet initial d’attachement. L’espèce humaine, justement en raison de ses exceptionnelles capacités cognitives, peut encore fixer sa soif de conjonction sur des objets invisibles, absents ou fictifs ; sur des signes générant des charges émotives d’une intensité inimaginable pour un animal : Dieu, par exemple, en tant que cause première censée déterminer le cours de la vie ici bas.
 
La grande erreur d’Eliade est d’avoir tenté d’expliquer le sacré en l’opposant au profane 5. Alors qu’en réalité sacré et profane sont tous deux les fragments d'un dispositif général qui les englobe. Et ce dispositif, est cette propension qu’a le lien de se réifier sous forme de signe, et, à l’inverse, le signe de faire lien et sens à la fois 6. Certes, un fossé insondable sépare aux yeux de Homo religiosus le sacré du profane, mais ce qui différencie le sacré du profane n’est pas tant une différence de nature qu’une différence de degrés.


Signes et « échelle de force »
 
Afin de rendre la chose plus intelligible (et pourquoi pas exploitable par un ordinateur), nous proposons d’inscrire sur une échelle de 1 à 10 la charge ligative irradiant d’un signe ou d’un objet. La règle est simple. Tout signe ou objet se référant à une entité matérielle de chair et de sang, soumise au dépérissement et à la mort, se verra attribuer au maximum une force 7. Au delà de la force 7 et jusqu’à 10, nous entrons dans la sphère des esprits, des démons, des extraterrestres, des anges, des démiurges, des dieux, en un mot dans la sphère des supra-humains.
 
Sur notre échelle de force, un yaourt, par exemple, n’évoluera pas dans la même classe de signes qu’un chien. Et le signe chien, de graviter autour d’une sphère de force en deçà du signe enfant. D’où la différence patente d’affect se dégageant des trois énoncés ci-dessous dont seuls varient les mots en gras :

« J’aime mon yaourt à la folie »
« J’aime mon chien à la folie »
« J’aime mon enfant à la folie »

A l’autre bout de notre échelle verticale, un prix Nobel de médecine ne jouera pas dans la même orbite qu’un médecin lambda. Le général de Gaulle surfera sur une plage de force nettement supérieure à celle d’un simple général. Un drapeau c’est bien plus qu’un bout de tissu ; un hymne national, bien plus qu’un morceau de musique. Les mots patrie, roi, père de la nation… caracolent naturellement sur des niveaux d’énergie pouvant atteindre les 7.
 
Quant aux signes de forces supérieures à 7 (esprits, anges, dieux…), il semblerait, jusqu’à preuve du contraire, que seul l’homme soit en mesure de se les représenter. Que seuls des neurones humains puissent être sensibles au fantastique amplificateur émotionnel que représentent l’idée de Dieu, le mot Dieu. Au point que, dans une cité religiosus, toucher à iota d’une parole divine déchaîne invariablement convulsions et persécutions. Comme s’il se dégageait du signe Dieu (force 10) – au même titre que, sur l’échelle de Richter, d’un séisme d’amplitude 10 – une énergie d’une magnitude colossale 7.
 
Les signes de forces supérieures à 7 incarnent la ligne de démarcation séparant les cultures, les religions. C’est de leurs entrechoquements que naissent les conflits de civilisations. Ces signes sont ceux qui résistent le plus à toute « modernisation », à toute « globalisation ». En ce sens, pour paraphraser Samuel P. Huntington, un individu « quelque part au Moyen-Orient » peut fort bien « porter des jeans, boire du Coca-Cola, écouter du rap », consommer des voitures, des télévisions, des ordinateurs, des consoles de jeux ; faire de brillantes études dans de prestigieuses universités occidentales… – pour résumer, totalement s’acclimater à des signes étrangers de forces moyennes –, « et cependant faire sauter un avion de ligne américain 8 » au nom de signes domestiques de forces supérieures.
 
Soulignons que la charge émotionnelle qui irradie d’un signe n’est jamais définitive : elle varie sans cesse au gré de l’histoire et des conditions de médiation. Le média télévisuel, par exemple, permet de propulser en un rien de temps des individus anonymes de force 3 (Loana,Jenifer…) sur des zones étourdissantes de force 5 à 6. La télévision, à travers des émissions populaires comme Loft Story ou Star Académie, facilite ainsi à très grande vitesse des sauts quantiques d’une orbite à une autre ; fabrique de toutes pièces de la « séparation », du sacré (du latin sacer, « séparer »). Graphosphère et sphère numérique (hypersphère) jouent aussi ce rôle de passeur, de vaisseau inter-niveau de force, la vitesse en moins 9.
 
Il arrive, à l’inverse, qu’un signe perde de sa charge ligative en chemin. Il y a trois mille ans, en l'Egypte ancienne, prononcer : « Osiris n'est pas ressuscité », c'était commettre un terrible blasphème. Seule la mort pouvait expier un acte aussi impie. Si énoncer aujourd'hui une telle phrase dans les rues du Caire porte à sourire, c'est parce que le signe Osiris s’est vidé de son pouvoir ligatif d'antan. C’est parce qu’il est passé d’une force 9 à 10 à une force ridicule de 2 à 3 (fables et légendes). Désormais, c'est à l'évocation de signes comme Allah, Coran, Mahomet, que le cœur de l'Egyptien se remplit d'émoi, qu'il adopte une attitude d'extrême soumission, qu'il espère, qu’il assouvit ses besoins en signes de force 10, qu'il se radicalise. Que le moindre dessin satirique du prophète dans un journal (en l’occurrence le journal danois Jyllands-Posten), déclenche en lui un authentique sentiment d’horreur et de répugnance. Qu’il descend dans la rue, qu’il piétine et brûle le drapeau des pays d’où le scandale arrive.

Bien plus que le 11 septembre, il est à redouter que cette affaire des caricatures de Mahomet n’aggrave le décalage déjà béant entre les signes le plus souvent de force 10 dont se revendique le monde islamique, et ceux n’excédant pas force 7 –mais cependant fondés sur ce qui est observable, explicable, démontrable – dont se réclame le monde occidental.
 
On pourrait coder comme suit, à l’attention d’un ordinateur, la charge irradiant du signe Osiris du temps des pharaons par opposition à celle qui a cours aujourd’hui 10 :

Valeur ligative du signe Osiris du temps des pharaons [INT 9 (100%, 100%)] Traduction : Classer le signe Osiris dans la table OBJETS INTERIEURS avec une force 9 (celle des dieux), une quantité de conjonction de 100% et une quantité de position de 100%.
Valeur ligative du signe Osiris à notre époque [EXT 3 (10%, 4%)] Traduction : Classer désormais (update) le signe Osiris dans la table OBJETS EXTERIEURS avec une force 3 (celle des fables et légendes), une quantité de conjonction de 10% et une quantité de position de 4%.

Même Eliade n’est pas sans admettre implicitement l’origine relationnelle du sacré :
  Il subsiste des endroits privilégiés, qualitativement différents des autres : le paysage natal, le site des premières amours, ou une rue ou un coin de la première ville étrangère visitée dans la jeunesse. Tous ces lieux gardent, même pour l'homme le plus franchement non-religieux, une qualité exceptionnelle, « unique » : ce sont les « lieux saints » de son univers privé, comme si cet être non-religieux avait eu la révélation d'une autre réalité que celle à laquelle il participe par son existence quotidienne 11.
« Paysage natal », « site des premiers amours », « une rue ou un coin de la première ville étrangère visitée dans la jeunesse », ne sont-ce pas là tout simplement des objets d’attachements initiaux que notre imaginaire place très haut sur son échelle de force ?


Sacré et « écart positionnel »

Loi universelle du lien : plus A se manifeste comme en « haut » aux yeux de B, plus A augmente son pouvoir attractif (ou répulsif) sur B. Autrement dit, plus B se sent « tout petit » par rapport à A, plus B éprouve de la fascination pour A.
Eliade cite un témoignage de sir James George Frazer sur certaines croyances des Kondes du Tanganyka qui confirme la réalité de cette règle :
  Tout ce qui est grand dans son genre, comme un gros bœuf, même un gros bouc, un arbre énorme, ou n'importe quel autre objet de dimensions imposantes, prend le nom de Kyala [aux yeux des kondes], ce qui peut vouloir dire que Dieu élit domicile temporairement dans ces objets 12.
Même le chimpanzé saura tirer parti de cette loi du lien. Frans de Waal : « Cette habitude de faire paraître son corps plus grand et plus lourd qu’il ne l’est réellement est une caractéristique du mâle alpha, ainsi que nous l’avons constaté plus tard lorsque d’autres individus tinrent ce rôle. Le fait d’être en position de dominance donne au mâle un physique impressionnant 13. »
 
L’homme n’aura de cesse de pousser aux extrêmes conséquences cette loi de la relation en usant (et abusant) de signes générateurs d’écarts positionnels fulgurants : ziqqurat , temple gigantesque (Barabudur, à Java 14) ; mais aussi mythe de révélation à partir d'une montagne. Sans compter les énoncés du type « Le Très-Haut a dit ceci », « Le Plus-Grand a dit cela »…

Aussi loin que l’on puisse se projeter dans le passé, les humains se sont toujours évertués à instrumentaliser l’abyssal écart de position séparant un mortel d’un immortel, dans le but de stimuler ce que Rudolph Otto appelle le « sentiment de l'état de créature, le sentiment de la créature qui s'abîme dans son propre néant et disparaît devant ce qui est au-dessus de toute créature 15 ». Au point que soumission et obéissance, jusque-là synonymes d’abaissement et de malaise, transmuent en source de fierté et de plaisir : « Je trouve en Tes volontés mes délices… » (Psaumes, 119, 14-16).

Homo religiosus
n’est pas sans éprouver un sentiment d’élévation, de supériorité, chaque fois qu’il « s’aplatit » devant des signes de force 10. L’une des clefs du succès de religiosus à travers les âges est à rechercher là. Dans le fait qu’obéir à un homme de chair et de sang rebute ; tandis que se soumettre à une entité céleste invisible, de surcroît omnipotente et omnisciente, honore, rempli d’orgueil, tient en joie. Résultat, comme l’explique Régis Debray, « plus la clef de voûte d’une communauté est insondable et irreprésentable […], mieux elle résiste à l’usure et aux poussées centrifuges […] – comme si c’était le plus transcendant qui était le plus agglutinant 16 ».
 
Mais il n’y a pas que les objets à forte saillance (montagne, ziggurat…) pour induire un écart positionnel fulgurant. Une météorite, en dépit de son aspect ordinaire, peut aussi devenir un objet d'adoration grâce à sa contiguïté avec les régions célestes. Comme si la voûte céleste avait transmis, par contagion, sa « hauteur », sa force 8 à 10, à la météorite.

L'or, c'est en raison à la fois de son caractère inaltérable et de son rapport de similarité avec l’astre solaire (métaphore) qu'il incarne puissance et valeur marchande. Si une relique fascine autant, c'est parce qu'elle est une partie d'un tout (synecdoque) ayant été en contact avec un être exceptionnel doté d’une position inégalée.

Ce mécanisme de « contagion », nous le retrouvons encore au niveau du langage. Dans l’énoncé « Dieu a dit Z », par exemple, Z hérite naturellement de la fabuleuse force émotionnelle contenue dans le mot Dieu. Z se charge à son tour d’une force 10 ; au point que toucher à un iota de Z, revient, in fine, à toucher à Dieu.

L’on pourrait multiplier les exemples à l’infini : un objet n’a de chance d’être sacralisé que s’il a la propriété de générer un écart positionnel fulgurant. Soit naturellement (montagne, ziggurat, l’idée de Dieu). Soit parce que cet objet entretient une relation intense avec un (ou plusieurs) autres objets qui, eux, ont une forme particulièrement saillante ; ou encore une aptitude à s’élancer vers le « haut » ; ou encore une demeure dans les « hauteurs » ; ou, enfin, une force « au-dessus » de la norme (solidité d’un roc, bombe atomique, une grande foule et ses substituts modernes : audimat, suffrage, nombre de ventes…).


Comment s’explique l’ambivalence du sacré ?
 
Pour qui catégorise le monde en quatre éléments : la terre, l'eau, l'air et le feu –comme ce fut le cas depuis Aristote jusqu'à l’avènement de la chimie atomique moderne – dira de l'alcool à brûler qu'il est un composé « ambivalent », « mystérieux », où se mêlent de façon étrange des éléments contradictoires, l'eau et le feu, le sec et l'humide…
Il en va de même avec la prétendue énigmatique ambivalence du sacré, dont Eliade se fait l’écho tout au long de son œuvre. Soit l'extrait suivant :
  Il est significatif, écrit Eliade, qu'on utilise des nœuds des ficelles dans le rituel nuptial, pour protéger les jeunes mariés, alors que ce sont justement les nœuds, on le sait, qui risquent d'empêcher la consommation du mariage. Mais cette ambivalence est de celles qu'on observe dans toutes les utilisations magico-religieuses des nœuds et des liens. Les nœuds provoquent la maladie et aussi ils l'écartent ou guérissent le malade ; les filets et les nœuds ensorcellent et aussi protègent contre l'ensorcellement ; ils empêchent l'accouchement et ils le facilitent ; ils préservent les nouveau-nés et ils les rendent malades ; ils apportent la mort et ils l'éloignent 17.
Il me suffit d’admettre cette autre loi universelle du lien, à savoir que toute adhésion s’accompagne fatalement d’une rupture, d’une séparation, pour qu’il n'y ait plus d'ambivalence.

Les nœuds utilisés « dans le rituel nuptial pour protéger les jeunes mariés », incarnent les aspects bénéfiques du lien (l’amour entre les conjoints). Les nœuds qui « risquent d’empêcher la consommation du mariage » font références aux liens du passé (un premier amour, par exemple) et dont les nouveaux époux doivent absolument se disjoindre s’ils veulent espérer une union heureuse.

Les nœuds qui provoquent la maladie, qui ensorcellent… sont ceux qu’on contracte à l’« extérieur » et dont il faille absolument se défaire ; à l’inverse, les nœuds qui guérissent et protègent sont ceux autorisés par l’establishment « intérieur » auxquels il faut adhérer...

Comment expliquer, cette fois, que le sacré soit « en même temps “sacré” et “souillé”», « à la fois “maudit” et “saint” 18 » ? Comment comprendre qu’un objet comme les cendres de la vache rousse biblique puisse à la fois purifier le peuple et rendre impur le prêtre qui préside à sa préparation (Nombres, 19) ?

La réponse à ces phénomènes en apparence inexplicables se trouve, nous semble-t-il, dans le fait qu’un lien se compose de deux forces éminemment contradictoires : l’une horizontale (la jonction), l’autre verticale (la position).

Au même titre qu’un objet d’art ou qu’un objet de luxe dont la demande augmente à mesure que les prix grimpent, l’objet sacré a cette singularité de voir sa capacité d’attraction s’intensifier à mesure que sa position monte. Conjonction et position varient, ici, dans le même sens.

Du coup, il n’est plus du tout surprenant qu’un tel objet puisse à la fois faire venir à soi et faire fuir, purifier et souiller. Car si la fabuleuse quantité de conjonction qui irradie de l’objet sacré attire, sa non moins fabuleuse position éloigne, exige que l’on se tienne à distance sous peine de devenir impur pour crime de « lèse majesté » envers une entité aussi éminente.
 
L’on pourrait coder numériquement un objet sacré lambda comme suit :
Objet Force Quantité de conjonction Quantité de position
Lambda 10 100% 100%
 
Un robot serait littéralement tétanisé au contact d’un tel objet. S’il s’approche de l’objet lambda de force 10 comme l’exige les 100% de quantité de conjonction, aussitôt un sous-programme de s’enclencher et de lui intimer l’ordre de s’en éloigner en raison des 100% de quantité de position. Qu’il s’en éloigne, et aussitôt le sous-programme lui notifiant de se conjoindre à l’objet lambda de s’activer. Et ce, ad vitam aeternam.

Chez l’homme, en revanche, ce double bind provoque de l’ambivalence, des comportements certes contradictoires mais en rien illogiques, en rien « informes et ineffables », pour reprendre les mots de Claude Levi-Strauss dans sa véhémente critique à l’encontre des tenants de la phénoménologie religieuse 19.


Conclusion

Il ressort de notre étude que le sacré pourrait ne pas être, comme le croit Eliade, « un élément dans la structure de la conscience 20 », mais la conséquence directe d’une rencontre explosive entre le besoin inné d'attachement (commun à tous les mammifères) et le besoin inné de la cause des causes (apanage exclusif de l’homme).

Contrairement à ce que pense Eliade, « l'occidental moderne 21 » est loin d’être devenu insensible à cet « autre chose » qui émane de l’objet. Jamais nous n'avons été enchaînés, comme aujourd'hui, à autant de signes/liens dont la puissance ligative ferait perdre la tête à un Arunta. Fusées, satellites, voyages interplanétaires, avions, trains, voitures, cinémas, télévisions, ordinateurs, portables, Internet, diplômes, prix Nobel, stars de la chanson, du cinéma et de la mode…, ne sont-ce pas là d'incontestables hiérophanies pour lesquelles l’occidental moderne voue un culte des plus ombrageux ?

Ziqqurats et montagnes cosmiques ont certes disparu, mais quid de nos gratte-ciel economicus ? Les Petronas Towers , Malaisie, 450m. La tour Financial Center, Taiwan, 508m. Dans un futur proche, Millenium Tower, Japon, 840m ; sans compter la Mega-City-Pyramid TRY 2004 – 2004 pour 2004m 22 ! 13 fois la pyramide de Khéops (146m), 22 fois la Tour de Babel (90m).

La mort du Très-Haut, loin d’avoir atténué notre fascination naturelle pour le « haut », l’a au contraire exacerbée à un point jamais égalé. L’homme peut se passer de Dieu ; de lutte pour l’écart positionnel, jamais.
 
C’est en raison de notre prédisposition innée à classer les objets du monde selon une échelle de force, qu’une simple pierre finit par désigner quelque chose de « tout autre » qu’elle-même. Et ce « tout autre », c’est le lien ; c’est la quantité d’énergie ligative qui se dégage d’un signe à un moment donné de son histoire.

L’échelle de force est première, les objets et les signes se contentent, comme dans le songe de Jacob, d’y « monter et descendre ».