Equivalences, Bruxelles, Institut supérieur de traducteurs et interprètes, ISTI, n° 36/1-2, 2009
1 Voir la brillante synthèse de Nicole Everaert-Desmedt, Le processus interprétatif, introduction à la sémiotique de Ch. S. Peirce, Liège, Pierre Mardaga éditeur, 1990.
Cf. aussi son site (cliquer ici)
 
2 Cf. Albert Assaraf, « Quand dire, c'est lier : pour une théorie des ligarèmes », Nouveaux Actes Sémiotiques, n°28, Université de Limoges, PULIM, 1993 ;
« Du lien aux origines du sacré », Cahiers de l’Imaginaire, Centre de recherche sur l'imaginaire, n°17, 1998 ;
« Du lien aux origines des “structures anthropologiques de l’imaginaire” », Sociétés, De Boeck Université, n° 63, 1999 / 1 ;
« Le sacré, une force quantifiable ? », Médium n°7, Paris, Editions Babylone, 2006 ;
« Tous les performatifs en deux forces », Protée, Université du Québec, UQAC, vol. 39, n°1, hors dossier, 2011.
 
3 Voir « Tous les performatifs en deux forces » à paraître dans la revue Protée, vol. 39, no 1, 2011
 
4 Nous nous inspirons ici du codage proposé par Frédéric Kaplan in La naissance d’une langue chez les robots, Paris, Hermes Science Publication, 2001.
 
5 Henrietta Mac Call, Mythes de la Mésopotamie, Paris, Seuil, 1994, p. 40.
 
6 Mircea Eliade, Le sacré et le profane, Paris, Gallimard, 1957, pp. 15-18.
 
7 Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950, p. 102.
 
8 Jean-Pierre Chrétien, Rwanda, les médias du génocide, Paris, Karthala, 1995.
 
9 Cf. Albert Assaraf, « Le sacré, une force quantifiable ? », Médium, n°7, op. cit., pp. 38-41.
 
10 Un économiste dira, ici, que la force d’attraction est « élastique » par rapport à la position.
 
11 Cf. Albert Assaraf, « Ce que le mot Dieu peut faire », Médium, n°3, Paris, Editions Babylone, 2005.
 
12 Cf. Alain Ducellier, Les Byzantins, Paris, Seuil, 1988, p. 74.
 
13 Albert Assaraf, « Quand dire, c’est lier », Nouveaux Actes Sémiotiques, n° 28, Université de Limoges, PULIM, 1993.
 
14 Irenäus Eibl-Eibesfeldt, L’homme programmé, Paris, Flammarion, 1976, p. 80.
 
15 Pour plus de détails, voir sur notre site « Tous les performatifs en deux forces ».
 
16 Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, p. 68.
 
17 John R. Searle, Les actes de langage, Paris, Hermann, 1972, pp. 99-100.
 
18 Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, pp. 103-105.
 
19 Cf. Nicole Everaert-Desmedt, Le processus interprétatif, introduction à la sémiotique de Ch. S. Peirce, op. cit., p. 80.
 
20 Cf. Dominique Lecourt, L'Amérique entre la Bible et Darwin, Paris, PUF, 1992, p. 27 sq.
 
21 Cf. Albert Assaraf, « Du lien aux origines des “structures anthropologiques de l’imaginaire” », Sociétés, De Boeck Université, n° 63, 1999/ 1.
 
22 Jean Piaget, La formation du symbole chez l’enfant, Neuchâtel - Paris, Delachaux et Niestlé, 1945, pp. 83-84.
 
23 Frans de Waal, La politique du chimpanzé, Paris, Odile Jacob, collection « Opus », 1995, p. 75.
24 Cf. Albert Assaraf, « Chimpanzé religiosus : aux origines des comportements religieux ? », en ligne in Hominides.com.
 
25 Algirdas Julien Greimas, « Pragmatique et sémiotique », Actes Sémiotiques, n° 50, 1983, p. 7.
 
26 Catherine Kerbrat-Orecchioni, L’implicite, Paris, Armand Colin, 1986, p. 64.
 
27 Cf. « La notion d’obstacle épistémologique » in La formation de l’esprit scientifique, Paris, J. Vrin, 12e édition, 1983, pp. 13-22.
 
 
Albert Assaraf
Le ligasigne
la dimension oubliée de Peirce
  Premier est la conception de l’être et de l’exister indépendamment de toute autre chose.
Second est la conception de l’être relatif à quelque chose d’autre.
Troisième est la conception de la médiation par quoi un premier et un second sont mis en relation.


Charles Sanders Peirce, Collected Papers, vol. VI, § 32 ; traduction Gérard Deledalle, Ecrits sur le signe, Paris, Seuil, 1979, p. 204.
 
Trois termes sont nécessaires, selon Charles Sanders Peirce, pour que se déclenche le processus de la signification : un signe ou representamen (premier), un objet (second) et un interprétant (troisième). Chaque terme se subdivisant, à son tour, en trois 1.

Ainsi, selon Peirce, il n’existerait que trois types de representamen :
1) Le qualisigne : quali, pour « qualité ». Une sensation première, une intonation, l’éclat d’une couleur, un sentiment diffus, immédiat, évanescent, inexprimable…
2) Le sinsigne : sin, pour « singulier ». Une girouette indiquant la direction du vent, ici et maintenant, une photographie d’une personne, une maquette, un cri spontané… Dans le sinsigne s’actualisent, se cristallisent les sensations diffuses et informes du qualisigne.
3) Le légisigne : légi, pour « loi ». Les signaux du code de la route, un système, une convention, le mot arbitraire « pomme »…

En combinant qualisigne, sinsigne, légisigne, aux trois types d’objets (l’icône, lindice, le symbole) et aux trois types d’interprétants (le rhème, le dicisigne, l’argument), Peirce pense pouvoir enserrer dans son modèle la totalité du processus interprétatif…

Nos réflexions sur le lien 2 nous amènent à envisager l’existence d’une autre dimension du signe : le ligasigne. Une dimension à part, irréductible aux autres dimensions, subsumant le qualisigne, le sinsigne et le légisigne ; dont le but n’est pas de renvoyer à un objet réel, mais de renforcer, neutraliser, abolir ou créer une relation entre un individu (ou un groupe d’individus) A et un individu (ou un groupe d’individus) B.
Le ligasigne, du latin ligare, « lier », hiérarchise, catégorise, rend attachant (ou révulsif) tout ce que mon esprit imagine, perçoit, ressent ou entend, suivant les deux uniques axes du lien : l’axe haut/bas et l’axe intérieur/extérieur.
Aussi, deux forces, pas une de plus, irradient-elles du ligasigne : la jonction et la position. La jonction (con-jonction ou dis-jonction) propulsant l’imaginaire de A et B selon l’axe horizontal intérieur/extérieur ; la position, selon l’axe vertical haut/bas.
Jonction et position sont les uniques substances du ligasigne. Le ligasigne n’a d’autre objet, d’autres images mentales que les rapports de force entre A et B suivant l’axe haut/bas et l’axe intérieur/extérieur.
Autant le qualisigne est insaisissable, autant le ligasigne est parfaitement quantifiable. Le ligasigne renvoie à des écarts de position entre A et B, à des degrés de conjonction ou de disjonction entre A et B, et vice-versa... : tout ce qu’il y a de plus mesurable.
Nous verrons que les performatifs qui sont des ligasignes à l’état pur, c’est-à-dire des signes totalement démunis d’objets dynamiques, procèdent, eux aussi, de grandes familles de jeux entre la jonction et la position ayant la forme d’instructions informatiques du type : SI… ALORS… ; TANT QUE… 3 Et donc, là encore, susceptibles d’être quantifiés et surtout simulés par ordinateur.
Le ligasigne n’est pas, non plus, sans avoir une action directe sur l’interprétant. En ce sens où une induction (une généralisation à partir d’observations) ou une hypothèse (abduction) peut être d’emblée rejetée à cause d’un ligasigne de position très haute irradiant de A ou de B. Exemple, les créationnistes qui, jusqu’au jour d’aujourd’hui, refusent obstinément d’admettre, en dépit des évidences, l’idée d’une origine animale de l’homme. Le refus, ici, des créationnistes d’abandonner d’anciennes règles générales au profit de nouvelles, trouve, selon nous, sa source dans l’insoutenable ligasigne émanant du mot Dieu contenu dans le verset 27 du chapitre I de la Genèse : Dieu créa l'homme à son image.
Se dégage du mot Dieu un ligasigne naturellement doté du plus haut degré de ligaro-activité, parce qu’évoquant l’origine de toute chose, le Très-Haut, l’Omnipotent, l’Omniscient… En clair, nous disons que le légisigne symbolique rhématique « Dieu » est aussi un ligasigne de force 10 – sur une échelle de force graduée de 1 à 10 –, autrement dit un ligasigne de force maximale renvoyant à des écarts positionnels fulgurants.
 
Incontournable échelle de force
Supposons que je programme un robot intelligent à partir des seules catégories de Peirce (ou de Hjelmslev) sur le signe, et que je fasse part à cette même machine intelligente de mes sentiments pour les yaourts en général et pour ma belle-mère en particulier en ces termes :

« J’aime les yaourts à la folie »
« J’aime beaucoup ma belle-mère »

En cas de danger, qui le robot intelligent ira-t-il sauver en premier, mes yaourts ou ma belle-mère ? Mes yaourts !...
A défaut d’inscrire systématiquement sur une échelle de force la charge disons ligative qui irradie du signe yaourt et du signe belle-mère, notre automate intelligent choisira l’objet que je suis censé aimer le plus, sans pouvoir distinguer entre le degré d’affection porté à un laitage et le degré d’affection porté à un humain.
Pour qu’un automate intelligent s’empresse invariablement de sauver en premier une belle-mère (qu’on aime beaucoup) avant un yaourt (qu’on aime à la folie), encore faut-il qu’il se dégage du signe belle-mère quelque chose de plus que n’a pas le signe yaourt. Et ce quelque chose d’invisible à l’œil nu, c’est la quantité de valeur que notre imaginaire attribue de façon systématique aux signes qui se présentent à la conscience.
On pourrait coder comme suit, à l’attention d’un ordinateur, la charge ligative qui se dégage des énoncés « J’aime les yaourts à la folie » et « J’aime beaucoup ma belle-mère » 4 :
« J’aime les yaourts à la folie » [INT 1 (100%, 100%)] Traduction : Classer le signe yaourt dans la table OBJETS INTERIEURS avec une force 1, une quantité de conjonction de 100% et une quantité de position de 100%.
« J’aime beaucoup ma belle-mère » [INT 4 (60%, 80%)] Traduction : Classer le signe belle-mère dans la table OBJETS INTERIEURS avec une force 4, une quantité de conjonction de 60% et une quantité de position de 80%.
L’échelle de force joue ici le rôle de coefficient multiplicateur. Un signe de force 1, tel le yaourt, a un pouvoir attractif limité au mieux à 100% (1 x 100%). Voilà pourquoi on a beau aimer ce laitage à la folie (100% de conjonction), et beau le mettre au-dessus de tous les autres produits laitiers (100% de position), il viendra toujours – sauf cas pathologique – bien après une belle-mère qu’on aime juste beaucoup.

Si j’adopte une échelle logarithmique – ce qui est le plus proche de la réalité – un signe de force 4, par exemple, serait 1000 fois plus fort qu’un signe de force 1. Et un signe de force 10, tel le mot Dieu au sein d’un groupe religieux, un milliard de fois !...
Signe Force Pouvoir ligatif (échelle linéaire) Pouvoir ligatif (échelle logarithmique) Codage
Yaourt 1 1 x 100% 101 x 100% [INT 1 (100%, 100%)]
Humain 3 3 x 100% 103 x 100% [INT 3 (70%, 80%)]
Belle-mère 4 4 x 100% 104 x 100% [INT 4 (50%, 90%)]
Dieu (pour un croyant) 10 10 x 100% 1010 x 100% [INT 10 (100%, 100%)]
La règle de notre échelle de force est simple. Tout signe se référant à une entité matérielle de chair et de sang, soumise au dépérissement et à la mort, se verra attribuer au maximum une force 7. Au delà de la force 7 et jusqu’à 10, nous entrons dans la sphère des esprits, des démons, des extraterrestres, des anges, des démiurges, des dieux, en un mot dans la sphère d’entités supra-humaines.
Exactement comme le suggère l’égyptologue Henrietta Mac Call – « les mythes concernent les êtres divins ou semi-divins, les légendes concernent les êtres historiques ou semi-historiques 5 » – nous dirons que les mythes s’articulent autour de signes de force 8 à 10 ; les légendes, de signes de force 1 à 7.

Il semblerait, jusqu’à preuve du contraire, que seul l’homme soit en mesure non seulement de se représenter, mais aussi de s’attacher à des signes de forces supérieures à 7. Que seuls des neurones humains éprouvent un besoin farouche, pour être assouvis, d’atteindre des sensations de magnitude 10.
Alors que la folie des hauteurs du chimpanzé ne semble jamais aller au-delà de l’entité de chair et de sang que représente le mâle alpha (force 7), l’homme, en revanche, peut pousser la fantaisie jusqu’à se prendre lui-même pour un dieu (Auguste, Caligula, Néron…), jusqu’à s’attacher à des entités invisibles de forces 8 à 10 qu’il dote d’une quantité de conjonction et de position paroxystique.
 
Le ligasigne, un signe contagieux
Une hirondelle se contente d’annoncer le printemps : une hirondelle, comme le dit si bien l’adage, ne fait pas le printemps. Une girouette (un sinsigne indiciel dicent) se limite à indiquer la direction du vent : une girouette ne devient pas le vent…
Il en va tout autrement des ligasignes. Un ligasigne fait bien plus qu’indiquer, il transfert sa force aux signes environnants – par le biais de synecdoques, de métaphores et de métonymies.

Prenons l’exemple des météorites. Ces pierres, en dépit de leur aspect insignifiant, ont autrefois été vénérées par des peuples aussi divers que les Romains (la météorite de Pessinonte) et les Aztèques. Or, d’où une météorite tire-t-elle sa force ? Ni de sa substance ni de sa forme, mais d’une relation synecdochique avec la voûte céleste – dans la mesure où les anciens voyaient dans la météorite un fragment de la voûte céleste. Cette relation intime avec la sphère des dieux suffit à transformer un vulgaire bout de pierre en un objet d’où se dégage une majestas « d’une écrasante supériorité de puissance 6 ». Comme si la voûte céleste avait transmis sa « hauteur », sa force 8 à 10, par le biais d’une synecdoque, à la météorite.

Toute la veine humoristique de l’excellent film, Les dieux sont tombés sur la tête, repose sur cette propriété du ligasigne. Une petite bouteille vide de Coca Cola tombe d’un avion dans un village africain isolé de notre civilisation, et la petite bouteille de Coca Cola, un objet pour nous insignifiant de force 1, de devenir pour les villageois un objet de force 10 doté de pouvoirs extraordinaires parce que tombé du ciel.

Des hommes et des femmes furent, par le passé, prêts à mourir (et tuer) pour une relique supposée de la croix du Christ – un banal morceau de bois. Pourquoi ? Sinon que le signe Christ a transmis sa formidable force 9 à 10 à la pièce de bois, selon le parcours idéel suivant.
Un peu plus complexe : le cas des plumes d’indiens.
Comme le montre le schéma supra, la coiffe de plumes propulse le chef indien vers le « haut » tout à la fois en raison :
  d’une synecdoque : la plume est une partie de l’oiseau ;
  d’une métonymie : l’oiseau a un rapport de contiguïté avec les « hauteurs », avec la sphère céleste (force 8 à 10) ;
  enfin d’une métaphore : grâce à sa forme oblongue la plume a un rapport de similarité avec les objets véhiculant l’idée de « hauteur », de « puissance ».
Et ce qui est vrai pour les signes non-verbaux (ou iconiques), l’est aussi pour les signes verbaux (ou symboliques). Dans une cité religiosus, un fossé insondable sépare l’énoncé « Dieu a dit Z » de l’énoncé « Dupond a dit Z ». Pourquoi ? Sinon que le ligasigne de force 10 Dieu fait faire des sauts quantiques vertigineux à Z. Dans l’énoncé « Dieu a dit Z », Z hérite de la fabuleuse force émotionnelle contenue dans le mot Dieu. Z se charge à son tour d’une force 10, au point que toucher à un iota de Z, revient, in fine, à toucher à Dieu lui-même.

L’homme moderne, en dépit des apparences, est loin de s’être affranchi du pouvoir contagieux des ligasignes. Aujourd’hui encore, selon le même principe que la relique, se dégage d’un objet ayant appartenu à un homme ou une femme célèbre (ligasigne de force 5 à 7) des forces émotionnelles qui feraient pâlir un Arunta.
  New York, octobre 1999. La robe que portait Marilyn Monroe lors de l'anniversaire du président John Fitzgerald Kennedy vendue, chez Christie's, 1,3 million de dollars.
  Fontainebleau, juin 2007. Le sabre que portait Bonaparte lors de la bataille de Marengo, adjugé, à la maison d'enchères Osenat, plus de 4,8 millions d'euros.
  Dallas, octobre 2007. Une mèche de cheveux du commandant Che Guevara vendue aux enchères 100 000 dollars.
  En mars 2009, de simples objets ayant appartenu à Gandhi, dont ses lunettes, vendus 1,8 million de dollars.

Tout semble indiquer que l’homme moderne a reporté sur des signes de force 5 à 7, la charge émotionnelle autrefois réservée aux seuls signes de force 8 à 10 (esprits, anges, dieux…). Hommes politiques, stars de la chanson, du sport, du cinéma, de la mode… autant de ligasignes de force 5 à 7, surinvestis, auxquels l’occidental moderne voue un culte des plus ombrageux, à défaut de ligasignes de forces 8 à 10.
 
Ligasignes « hisseurs » et ligasignes « propulseurs »
Un signe de force lambda ne pourra accéder à une plage de force supérieure que s’il est « hissé » ou « propulsé » par un autre signe.
Nous dirons qu’il y a hissage lorsqu’un signe de force supérieure tire vers lui un signe de force inférieure ; propulsion, lorsqu’un signe de force inférieure pousse vers le haut un autre signe.

Seul un prêtre, par exemple, peut hisser un non-prêtre au statut de prêtre. Le ligasigne du prêtre hisse, ici, jusqu’à sa propre plage de force un individu lambda. Un pape hisse un évêque au rang de cardinal. En revanche, un collège de cardinaux propulse un cardinal au rang de pape. Tout se passe, ici, comme si la position du pape s'était enrichie de la somme des positions des cardinaux. De la même manière que la position d’un élu politique se trouve enrichie de la somme des suffrages exprimés en sa faveur. C’est l’effet sigma ou l’effet foule du ligasigne. En ce sens où un individu (le leader) peut incarner à lui seul une somme d’individus. Et plus cette somme sera grande, plus le ligasigne du leader sera grand.

De nos jours, l’audimat, le nombre de ventes, mais aussi le nombre de clicks sur un site internet tendent à remplacer l’antique foule, mais le principe reste le même : l’attroupement fait la force de celui qui la génère selon une loi du type :
Position de A = Σ(Positioni + Conjonctioni)
i étant le nombre d'individus faisant cercle autour de A, soit en offrant leur position, soit en offrant leur conjonction, soit en offrant les deux à la fois.
L’émission TV Loft Story, par exemple, a, en un rien de temps, réussi à propulser le ligasigne de Loana (une personne anonyme sans talent particulier de force 3) sur une orbite de force étourdissante de 5 à 6, au point que sa seule présence à un endroit donné provoque immédiatement attroupement et curiosité. La vidéosphère a, pour ainsi dire, rendu cette jeune femme ligaro-active.

Le célèbre mana mélanésien – mais aussi le hiba marocain – n’expriment peut-être rien d’autre, en définitive, que cela : un ligasigne gravitant sur une plage de force supérieure 7.

Autre facteur rapide de propulsion d’un signe vers une orbite de force élevée : être le « premier ». L’imaginaire humain semble fasciné par tout signe auquel est attachée l’idée de « première fois ». Un record, une prouesse, un exploit sont des « premières fois ». Le premier homme, le premier ancêtre, la première civilisation, la première langue parlée, le premier manuscrit, le premier avion, le premier pas sur la lune…, mais aussi le premier à avoir découvert tel ou tel continent, telle ou telle loi de la nature, telle ou telle médicament… occupent toujours une place privilégiée dans toutes les têtes. Sans compter les signes d’attachement initiaux : maison natale, quartier natal, langue natale…
Idem pour le « plus » : la plus haute montagne, la plus grande bataille, la plus belle voix, le plus riche, le plus fort, le plus rapide, le plus rare, le plus tendance…
 
Ligasignes « disqualifiants » et ligasignes « avilissants »
Autant un signe peut hisser et propulser, autant il peut disqualifier et avilir. Nous dirons qu’un signe disqualifie un autre signe lorsqu’il se contente de le dévaloriser sans trop porter atteinte à son orbite de force naturelle. Avilir, en revanche, consiste à faire dégringoler un signe de sa plage de force naturelle à une plage bien inférieure, comme lorsqu’on rabaisse un humain au rang d’un animal ou d’une chose.

Il n’est pas indifférent de constater que l’avilissement précède toujours le massacre. Le Tutsi qu’on extermine à la machette est d’abord une créature ravalée à l’échelon d’un inyenzi, d’un « cafard » (Radio Télévision libre des Mille Collines ou RTLM) 8. Le Juif qu’on réduit en cendre à Auschwitz est un asticot, un frelon fainéant, un rat, une sangsue éternelle… (Mein Kampf).

L’imaginaire humain est ainsi fait qu’il peut propulser une statuette de pierre au rang de divinité et ravaler un homme au stade d’un insecte nuisible qu’il est permis d’éradiquer sans pitié.
D’où la nécessité d’une théorie générale du signe qui puisse systématiquement rendre compte de la valeur ligative d’un signe à un moment donné de son histoire.
 
Propriétés des signes à forte charge ligative
Un signe hautement ligaro-actif, autrement dit un signe gravitant autour d’une orbite de force 6 à 10, est reconnaissable au fait que plus il se manifeste comme en « haut », plus il augmente son pouvoir attractif. L’inverse absolu d’un signe ordinaire qui, pour être adopté, doit réduire sa « hauteur ».
Autant, en effet, un objet générique doit diminuer son prix (position basse) s’il veut trouver preneur (conjonction) ; autant un produit de luxe plus il est cher (position haute), plus il attire. Un peintre obtient la consécration lorsque, pour ses toiles, la demande (conjonction) augmente à mesure que les prix (position) grimpent.
Le propre d’un objet sacré est à la fois de tenir à distance (en raison de son insoutenable position) et de faire venir à lui (en raison de son exceptionnel pouvoir d’attraction). D’où son caractère foncièrement ambivalent 9.

Et ce qui est vrai pour les objets inanimés, l’est aussi pour les êtres vivants. Lorsque deux inconnus se rencontrent, d’instinct chacun s’efforcera de faire disparaître tout ligasigne de position haute, sans quoi il y a de fortes chances pour que la relation échoue. Seul un grand gourou peut prononcer « Je suis la lumière du monde » et continuer à attirer vers lui.

On le voit, pour les signes courants, force d’attraction et position varient en sens inverse 10 ; en revanche, pour les signes gravitant autour d’orbites de forces élevées, force d’attraction et position varient dans la même direction.
Les signes de forces supérieures à 7 incarnent la ligne de démarcation séparant les religions. Quiconque ose s’en prendre à des signes de force 10, tels que les mots Dieu, Bible, Coran… déchaîne invariablement convulsions et persécutions. Comme s’il se dégageait des signes de force 10 – au même titre que, sur l’échelle de Richter, d’un séisme d’amplitude 10 – une énergie d’une magnitude colossale 11.

Un dessin satirique du prophète Mahomet peut déclencher pour certains un sentiment d’horreur d’une intensité pour nous inimaginable. La vue d’une icône sacrée peut conduire à d’invraisemblables comportements paroxystiques, comme ce fut le cas pour l’impératrice byzantine Zoé (978-1050) :
  Pour ma part, je l’ai vue souvent dans des circonstances très malheureuses tantôt embrassant la sainte image et la contemplant, lui parlant comme à une personne vivante et l’appelant de toute une litanie de noms les plus doux, tantôt se jetant sur le sol et arrosant la terre de ses larmes, et se déchirant la poitrine de grands coups répétés. Si elle voyait l’icône prendre une teinte pâle, elle s’en allait pleine de sombre tristesse ; si elle la voyait rouge comme le feu et auréolée d’un éclat splendide, sur-le-champ elle annonçait le fait à l’empereur et lui prédisait l’avenir 12.
Plus un signe gravite autour d’une orbite de force supérieure, plus il devient massif au point de distordre la réalité, le temps et l’espace.
Autant les signes de force moindre fluctuent sans difficulté d’une plage de force à une autre, autant les signes de force 10 résistent à toute « modernisation », à toute « globalisation ».

Une religion disparaît dès lors que ses signes de force 8 à 10 perdent leur charge ligative. Il y a trois mille ans, en l'Egypte ancienne, prononcer : « Osiris n'est pas ressuscité », c'était commettre un terrible blasphème. Seule la mort pouvait expier un acte aussi impie. Si énoncer aujourd'hui « Osiris n'est pas ressuscité » dans les rues du Caire porte à sourire, c'est parce que le signe Osiris s’est vidé de son pouvoir ligatif d'antan. C’est parce qu’il est passé d’une force 8 à 10 à une force ridicule de 2 à 3 (fables et légendes).
Charge ligative du signe Osiris du temps des pharaons [INT 9 (100%, 100%)] Traduction : Classer le signe Osiris dans la table OBJETS INTERIEURS avec une force 9 (celle des dieux), une quantité de conjonction de 100% et une quantité de position de 100%.
Charge ligative du signe Osiris à notre époque [EXT 3 (0%, 4%)] Traduction : Classer désormais (update) le signe Osiris dans la table OBJETS EXTERIEURS (parce qu’une idole) avec une force 3 (celle des fables et légendes), une quantité de conjonction de 0% et une quantité de position de 4%.
 
Ligasignes et écart positionnel
Soit l’énoncé : « Je tordonne de faire Z ».
Sauf à dire que « je » et « tu » sont, ici, des légisignes renvoyant à leur objet de façon indicielle, comment expliquer avec le modèle de Peirce la différence d’intensité entre un ordre émis par un général et un ordre émis par un simple soldat ? Pourquoi lorsqu’un supérieur hiérarchique prononce « Je t’ordonne de faire Z », l’ordre est généralement suivi d’effets ? Pourquoi l’inverse n’est pas vrai, comme lorsqu’un subalterne donne un ordre à un supérieur hiérarchique ?

Dès lors, en revanche, que je prends en compte la réalité du ligasigne, je m'aperçois très vite que les phénomènes pragmatiques susmentionnés, en apparence insolubles, obéissent à une formule très simple que l’on pourrait résumer ainsi : la force d’une parole dépend de l’écart de position séparant A de B.
F(force d'une parole) = Position de A - Position de B
F = ΔPAB
Cette simple formule montre au premier coup d’œil – sans passer par des dédales de déductions, d’inductions et d’abductions – que plus l'écart positionnel (ΔP) entre A et B sera grand, plus la force de l’ordre émis par A sera grande. Et qu’à l'inverse, en cas d’écart négatif, comme lorsqu’un subalterne (A) donne un ordre à un supérieur hiérarchique (B), cet ordre n’aura aucun effet coercitif.
F = ΔP : comment s'étonner que les hommes aient, de tous temps, cherché à user et abuser du signe susceptible de provoquer l’écart positionnel le plus fulgurant qui soit : le mot Dieu ?
F = ΔP : d’où le plaisir qu’il y a à rabaisser autrui, l’insulter, le frapper... Puisqu’il suffit que B décline pour que l’écart positionnel (le ΔP) varie à l’avantage de A.
Nous appelons « effet bascule » précisément le phénomène relationnel par lequel la chute de B provoque immanquablement à la fois un sentiment d’élévation et d’intense joie pour A.

Un nombre impressionnant de phénomènes humains peut être déduit à partir de la seule formule F = ΔP. Cela va des écrits pseudépigraphiques (ou écrits faussement attribués à d’éminentes figures du passé : Adam, Noé, Abraham, Moïse…) aux énoncés du type « Dieu a dit Z ». De l’insulte à la vantardise. Du 11 septembre à la ruée vers le haut des gratte-ciel de Manhattan et d’ailleurs…
 
Ligasignes et performatifs
Comme nous l’avons montré dans un précédent travail 13, les énoncés performatifs n’ont qu’une fonction : lier les hommes entre eux.
Un performatif, c’est un modèle interactif qui se réifie sous forme de signes. Si les autres signes lient et informent à la fois, un performatif ne véhicule aucune information sur le monde. Un performatif, c’est du lien à l’état pur, totalement dépourvu d’objet dynamique.
Même un assertif comme informer n’apporte aucun renseignement sur le réel. L’énoncé « Je t’informe que je t’informe », ne m’informe sur rien du tout. Et l’énoncé « Je t’informe que e = mc2 » ne doit son caractère informationnel qu’à la formule e = mc2, en rien au performatif informer. « Je t’informe… » n’a d’autre but que d’instaurer un mode d’interaction entre A et B fondé sur la seule réalité objective, sur le monde tel qu’il est, et non sur la jonction et la position.
« Je t’informe… », est un énoncé éminemment paradoxal qui lie et délie tout en niant qu’il lie et délie. « Je t’informe… » n’agit pas autrement qu’un « neutron » face à la censure de l’axe intérieur/extérieur et de l’axe haut/bas de mon interlocuteur.

Du coup, devient envisageable une classification cohérente des actes de langage juste en combinant nos deux uniques constituants du lien : la jonction et la position. Ce qui, au passage, rend aussi envisageable une pragmatique susceptible de se fondre harmonieusement dans une théorie générale du signe.

A ce stade de notre recherche, nous distinguons sept grandes familles de jeux entre la jonction et la position.
1 Les jeux où un constituant du lien prend le pas sur l’autre.
2 Les jeux où « intérieur» est corrélé avec « haut », « extérieur » avec « bas »…
Les performatifs choisir, préférer, aimer plus, élire, désigner, séparer, rejeter, écarter, élever, glorifier, bénir… induisant la corrélation « intérieur = haut » – consolident cette corrélation, des mots tels que nous, frère, camarade, notre dieu, le parti
Les performatifs abaisser, maudire, damner, exécrer, se méfier, se défier, se garder… induisant la corrélation « extérieur = bas » – consolident cette corrélation, des mots tels que eux, ennemi, traître, étranger, barbare, sauvage, infidèle, impur, bourgeois réactionnaire
Ces jeux de type 2, peuvent tout aussi bien intéresser l’éthologue, l’anthropologue que l’historien des religions. Selon l’éthologue Irenäus Eibl-Eibesfeldt, une prédisposition innée pousserait les humains à catégoriser le monde selon le schème : « étranger = ennemi ; connu = ami 14 ». En clair : « extérieur = disjonction = bas ; intérieur = conjonction = haut ».
3 Les jeux où A fait dépendre la qualité de sa relation avec B d’un acte Z. Acte Z que A se doit d’accomplir (comme dans la promesse) ou que B se doit d’accomplir (comme dans la menace).
Ces jeux sont du type « Si Z est vrai (ou faux), alors quantité de conjonction n + quantité de position n en ta/ma faveur (ou en ta/ma défaveur)… ». Ou encore « Tant que Z est vrai (ou faux), alors… »
4 4) Les jeux où A s’accorde ou accorde à B, s'ôte ou ôte à B, une quantité de conjonction n + une quantité de position n du fait d’un acte Z déjà accompli.
Ces jeux sont du type « Puisque Z est vrai (ou faux), alors quantité de conjonction n + quantité de position n en ta/ma faveur (ou en ta/ma défaveur)… » 15.
5 Les trocs relationnels du type « Je t’offre ma position pour que tu m’offres ta conjonction » (exemple, prier) ; ou à l’inverse « Je t’offre ma conjonction pour que tu m’offres ta position » (exemple, prodiguer des bienfaits en échange d’une nomination à un rang supérieur, comme dans le cas du potlatch)…
6 Les jeux du type « Tu dis que…, moi je dis que… »
7 Les jeux, enfin,
a) où la position puise dans des signes d’où irradie une forte conjonction. Exemple : « Je suis le plus fraternel, le plus charitable, le plus affectueux de tous » ;
b) où la conjonction puise dans des signes d’où irradie une forte information. Ici, le locuteur lie et délie, tout en donnant l’illusion de se contenter d’informer, de décrire le monde tel qu’il est. Exemple, les discours politiques et religieux...
c) où la disjonction puise dans des signes d’où irradie une forte conjonction. Exemple : « J’adore » pour signifier qu’on hait…
d) où la disjonction puise dans des signes d’où irradie une position haute. Exemple, l’ironie : « Monsieur du Corbeau que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! […] vous êtes le phénix des hôtes de ces bois… » (La Fontaine)

Ces jeux, qui aboutissent le plus souvent à des paradoxes pragmatiques, peuvent se formuler ainsi : P = (j1 + j2 +…jn) ; J = (p1 + p2 +…pn) ; P = (i1 + i2 + …in) ; I = (p1 + p2 +…pn)… (où P = position, J = jonction et I = information).
Exactement comme pour des instructions informatiques, nos sept grandes familles de jeux ont la possibilité de s’imbriquer à l’infini.

Prenons le cas de l’ordre. Ordonner, provoque une image mentale d’une relation qui va toujours du haut (émetteur) vers le bas (récepteur), et jamais l’inverse. D’où la nécessité d’un écart positionnel positif entre A et B pour que l’ordre s’accompagne d’un succès. D’où encore les risques de sanctions auxquels s’exposerait un conscrit s’il venait à donner un ordre à son supérieur hiérarchique (exclusion, mitard…), même si par ailleurs cet ordre n’a effectivement, comme le dit Bourdieu, aucune chance d’aboutir 16.
Un ordre privilégie toujours la position aux dépens de la conjonction.
L’ordre sous-tend un jeu de type 1 où la position prend le pas sur la conjonction.
Mais d’un ordre peut aussi irradier un jeu de type 3, comme la menace, où A dit à B : « Si tu n’obtempères pas à mon ordre Z, je serai en droit de commettre à ton égard et des actes disjonctifs (privation, exclusion, emprisonnement…),
et des actes portant atteinte à ta position (disqualification, dégradation, sévisses corporels...) ».

A l’inverse d’ordonner, le performatif prier induit une relation où le locuteur A est « en bas » et l’auditeur B, « en haut ».
Prier, revient à étaler de façon ostentatoire son incapacité, sa docilité, dans le but de susciter de la compassion.
Autant ordonner suppose un écart positionnel positif entre A et ; autant prier, un écart négatif. Voilà pourquoi seul un subalterne peut prier un supérieur hiérarchique ; pourquoi un supérieur hiérarchique qui prierait à genoux un subalterne ferait immédiatement sourire (ou pitié).

Des performatifs comme prier, exhorter, solliciter, supplier… peuvent tout aussi bien relever de jeux de type 1 où – à l’inverse de l’ordre – la conjonction prend cette fois le pas sur la position ; mais aussi de jeux de troc de type 5, où A dit à B « Je t’offre ma position, en échange de quoi tu m’offres ta conjonction ou tu me retires ta disjonction ».
L’exemple de Searle « Si vous ne rendez pas votre devoir à temps, je vous promets que je vous mettrai une note au-dessous de la moyenne 17 », et plus généralement les énoncés du type « Je promets de t’infliger la sanction S si tu fais (ou ne fais pas) Z », ont pour structure profonde une menace imbriquée dans une promesse.
Condition 1 / la menace : Si « devoir rendu à temps » = faux, alors « je vous mettrai une note au-dessous de la moyenne » = vrai ;
Condition 2 / la promesse : Si l’application de la condition 1 = faux, alors vous êtes en droit de dévaluer ma position.

Offenser, ainsi que tous les verbes qui en découlent (disqualifier, déconsidérer, avilir, humilier, vexer…) déclenchent un lien dont la structure profonde pourrait se résumer ainsi : « Puisque tu as fait (ou n’as pas fait) Z, alors je suis en droit de dévaluer aux yeux de tous ta position ».

Offenser favorise l’effet bascule, en ce sens où A a l’illusion de se sentir « plus haut » du fait de l’abaissement de B conformément à la formule DP.
Mais Offenser peut aussi sous-tendre des jeux de type 1, où la position prend le pas sur la conjonction. Des jeux de type 2 : « extérieur = bas ». Des jeux de type 6 : « Tu dis que tu es en haut, moi je dis que tu es en bas »…
 
Le performatif et la force
Bourdieu :
  Tel est le principe de l'erreur dont l'expression la plus accomplie est fournie par Austin (ou Habermas après lui) lorsqu'il croit découvrir dans le discours même, c'est-à-dire dans la substance proprement linguistique – si l'on permet l'expression – de la parole, le principe de l'efficacité de la parole. Essayer de comprendre linguistiquement le pouvoir des manifestations linguistiques, chercher dans le langage le principe de la logique et de l'efficacité du langage d'institution, c'est oublier que l'autorité advient au langage du dehors […] Cette autorité, le langage tout au plus la représente, il la manifeste, il la symbolise 18.
En réalité, la « substance proprement linguistique » d’un performatif, pour reprendre les termes de Bourdieu, n’agit pas autrement qu’un mot de passe arbitraire ayant la propriété de déclencher un mini-programme spécifique renfermant un modèle interactif spécifique entre A et B. Prononcer ce mot de passe équivaut à exécuter le programme en question et donc à engager A et B dans une forme de relation plutôt qu’une autre.
Ordonner active un mini-programme où A est toujours en « haut » et B toujours en « bas ». Voilà pourquoi l’ordre exige un écart positionnel positif entre A et B pour être efficace.
A l’inverse, prier met en branle un modèle interactif où A baisse volontairement sa position, pour qu’en échange B offre sa conjonction ou retire sa disjonction. D’où la nécessité, cette fois, d’un écart positionnel négatif entre A et B pour que prier puisse fonctionner.
En ce sens la « substance proprement linguistique » d’un performatif n’est qu’un support, un mot conventionnel renvoyant à une forme de relation qui, elle, existe de toute éternité entre les hommes.
Les besoins innés de se conjoindre et de se disjoindre précèdent les performatifs aimer et haïr. Mais une fois ces performatifs arbitraires adoptés par la langue française (toto et titi auraient tout aussi bien pu faire l’affaire), prononcer aimer et haïr fera désormais davantage, contrairement à ce que dit Bourdieu, que « représenter », « manifester », « symboliser » une conjonction et une disjonction.
Les mots aimer et haïr auront, dès lors, tels d’authentiques neurotransmetteurs, le pouvoir d’intensifier ou d’aggraver une relation interpersonnelle. Les mots arbitraire aimer et haïr deviendront, a posteriori, d’impérieux ligasignes en sus d’être de simples légisignes symboliques.

Ceci étant dit, il y a amour et amour, haine et haine, ordre et ordre, promesse et promesse…
Il y a un monde entre les énoncés « J’exècre la crème chantilly » et « J’exècre les étrangers ».
Si l’énoncé « J’exècre la crème chantilly » provoque une répulsion maximale de force 1, l’énoncé « J’exècre les étrangers », lui, donnera naissance à une répulsion autrement plus grave de force 3 à 4.
Crème chantilly et étrangers jouent donc ici le rôle de « curseurs » à même d’amplifier de plusieurs crans l’idée de répulsion irradiant du verbe exécrer. Comme si les légisignes symboliques « Crème chantilly » et « étrangers » avaient transmis leur orbite de force naturelle au performatif exécrer. Au point qu’on peut parler d’une exécration (i.e. 100% de disjonction) de force 1, de force 2, de force 3

Notons au passage, au risque de décevoir plus d’un, que l’énoncé « La séance est ouverte » n’est pas, selon nous, un performatif mais un simple ligasigne (de force 5 à 7). Un performatif a pour unique fonction de lier; l’énoncé « La séance est ouverte », comme tous les autres signes, lie et informe à la fois.
« La séance est ouverte » est un signe conventionnel – trois coups de marteau ou de sifflet peuvent tout aussi bien faire l'affaire – qu’une communauté propulse à sa tête pour marquer un évènement social important : une ouverture de séance. Mais aussi, et surtout, pour cimenter le lien à la collectivité.
En effet, lorsqu’un président de séance déclare « La séance est ouverte », il déclare aussi, par là même, se soumettre au groupe qui a institué cette convention, dans le même temps qu’il invite l’assemblée à s’y soumettre. A son tour, par son silence solennel, l’assemblée dit accepter l’autorité de l’institution dans le même temps qu’elle reconnaît au président de séance sa fonction de porte-parole. L’énoncé « La séance est ouverte » – mais aussi les énoncés comme « Je vous marie », « Je vous baptise »… – forment un extraordinaire dispositif circulaire qui permet à la fois de contrôler le groupe – mieux que ne le fasse une caméra de surveillance – et de le cimenter. L’effet ciment est, ici, premier. Pas d’effet ciment, pas d’ouverture de séance, pas de mariage, pas de baptême…
 
Modalités du lien et arguments
A regarder de plus près, on s’aperçoit que les formes de jeux entre la jonction et la position ne sont que des éléments au service d’un tout supérieur qui les subsume, régente et génère. Ce tout supérieur nous l’appelons modalité du lien ou phase du lien. Une modalité est un terme à part, déterminant la production des trois autres termes : le representamen, l’objet et surtout l’interprétant.
Il n’existe, selon nous, que quatre grandes modalités du lien. En premier, la modalité Cimenter le lien. Puis, viennent les trois autres (Neutraliser, Abolir, Créer), selon un trajet spécifique autour du carré sémiotique :
 
 
  CIMENTER
Ne pas faire ne pas être un lien
 
 
 
  NEUTRALISER
Ne pas faire être un lien
 
 
 
 
  CREER
Faire être un lien
 
 
 
  ABOLIR
Faire ne pas être un lien
 
 
 
1) Une entité, individuelle ou collective, à l’état Cimenter le lien s'emploiera, chaque fois qu’elle se trouve en présence d’un événement inattendu, de le couler coûte que coûte dans le moule de son échelle de force initiale. Ce réflexe de tout ramener au même par souci de ne pas heurter une hiérarchisation de l’univers héritée du passé – surtout lorsque cet évènement inattendu s’oppose à des signes gravitant sur des plages de forces élevées – aura pour effet de favoriser l’interprétant déductif. Autrement dit un type d’argument où, comme dit Peirce, la règle générale s’applique au cas particulier 19.
Nous voulons dire par là que l’interprétant déductif n’agit pas par hasard, mais est directement soumis au diktat de la modalité Cimenter le lien. C’est parce que l’imaginaire d’une entité à l’état Cimenter le lien tend naturellement à consolider les catégories existantes, qu’elle force, vaille que vaille, le fait nouveau, le cas particulier, à se couler dans la règle. Et plus la position de celui qui énonce la règle sera haute (Dieu, Ecritures, prophète, savant, institution…), et plus il y aura de chances pour que l’élément nouveau soit phagocyté par la règle.

Il n’est que de rappeler à ce propos le combat pathétique que mène à l’heure actuelle la très puissante « Creation Research Society 20 » dans le but de préserver intacte la vision du monde véhiculée par le verset 27 du chapitre I de la Genèse : Dieu créa l'homme à son image. Car le spectacle d’un crâne d’homme préhistorique fait bien plus que provoquer l'image mentale d'une créature mi-homme mi-singe. Le crâne d’un Australopithecus afarensis ou d’un Homo habilis est un puissant ligasigne disjonctif à même de déclencher une formidable réaction en chaîne aux effets dévastateurs dans l’esprit d’un croyant : si ces crânes disent vrais, c’est donc que l'homme descend d'un primate, si l’homme descend d’un primate, c'est donc qu'il faille jeter au panier des oubliettes le jardin d'Eden, Adam, Eve… 21

2) Une entité, individuelle ou collective, à l’état Neutraliser le lien mettra tout en œuvre, par son discours ou ses actes, pour empêcher le fait nouveau de pulvériser les catégories de l’échelle de force initiale. Tentera désespérément, sous la pression d’un événement impromptu, de ménager la chèvre (l’ancienne catégorisation de l’univers) et le chou (l’événement nouveau). Selon Piaget :
  Le fait fondamental qui nécessite l'introduction de l'idée d'assimilation, est que jamais un élément extérieur nouveau ne donne lieu à une adaptation perceptive, motrice ou intelligente, sans être rattaché à des activités antérieures : on ne perçoit un objet, on ne le meut (ou on ne se meut par rapport à lui) et on ne le comprend que relativement à d'autres, ou que relativement aux actions précédentes portant sur le même objet. Il n'y a donc jamais de conduites nouvelles surgissant ex abrupto, sans aucun lien avec le passé immédiat ou lointain 22.
Notre conception du lien, outre qu’elle rend parfaitement compte de ce processus essentiel qu’est l’assimilation, permet encore de retracer pas à pas, comme le montre le tableau ci-dessous, l'extrême disparité de ce phénomène :
 
Modalité "Neutraliser le lien"
    Ancien Fait nouveau
Neutralisation de type 1 :
L'Ancien distord le Nouveau
Jonction Conjonction
Conjonction
Non-disjonction
Non-conjonction
Position Haute Non-Basse
Neutralisation de type 2 : Redéfinition de l'Ancien, mais refus du Nouveau Jonction Non-conjonction
Non-conjonction
Disjonction
Disjonction
Position Non-Haute Basse
Neutralisation de type 3 : Oscillation confuse entre le Nouveau et l'Ancien Jonction Non-conjonction
Non-conjonction
Non-disjonction
Non-disjonction
Non-disjonction
Non-conjonction
Non-disjonction
Non-conjonction
Position Ni haute ni basse Ni basse ni haute
Neutralisation de type 4 :
Adoption du fait nouveau, mais subsiste un attachement affectif pour l'Ancien
Jonction Non-conjonction
Non-disjonction
Conjonction
Conjonction
Position Non basse Haute
 
3) Lorsque le besoin d’épousseter l’échelle de force – principalement les étages du dessus – se fait très pressant, on assiste à l’émergence spontanée de ligasignes dont le but cette fois n’est plus de cimenter le lien ou de le neutraliser, mais au contraire de l’abolir.
Abolir le lien implique un monde à l’envers où l’on se débarrasse des signes « intérieurs » et où l’on adopte des signes « extérieurs » ; où les objets gravitant sur des échelles de forces supérieures sont systématiquement déclassés, disqualifiés, critiqués...
4) Créer le lien, enfin, va au-delà d’Abolir le lien. Créer le lien suppose une recatégorisation en profondeur de l’échelle de force. C’est le cas, par exemple, de la théorie atomique qui relègue aux oubliettes les anciennes oppositions issues de la théorie des quatre éléments d’Aristote, eau/feu, terre/air, pour en créer de nouvelles : proton/électron ; ion positif/ion négatif… C’est encore le cas de la biologie moderne : la nouvelle opposition XY/XX supplantant l’ancienne opposition Homme/Femme ; le degré de différence entre les ADN supplantant l’ancienne opposition Homme/Animal
Il va sans dire que dans la phase Créer le lien, les interprétants inductifs et abductifs jouent à plein, en ce sens où l’induction se plait à établir de nouvelles règles à partir d’observations vérifiées a priori ; et l’abduction, de nouvelles règles à partir d’observations vérifiées a posteriori.

Autrement dit, seul un esprit en rupture avec les catégories de son échelle de force initiale peut prendre le risque – surtout s’agissant de signes de forces élevées – de faire usage d’interprétants inductifs et abductifs. Et l’usage d’interprétants inductifs et abductifs trahit, en soi, une phase de l’imaginaire en opposition avec l’échelle de force initiale – celle transmise par parents et groupe. Une telle information est fondamentale si l’on veut interpréter correctement les effets recherchés par un texte ou les réactions qu’il suscite.
 
Conclusion
Le traitement hiérarchique des signes est bien antérieur à l’homme. L’éthologue Frans de Waal remarque qu’un cri d’alarme émis par un jeune chimpanzé laisse généralement indifférent, tandis qu’une « alarme donnée par un mâle adulte ou une femelle de haut rang provoque une réaction instantanée 23 ». Ce qui prouve que notre règle pragmatique selon laquelle l'intensité d'un signe dépend de l'écart positionnel séparant A de B (F = ΔP) est tout aussi effective pour l'homme que pour l'animal 24.

Sans le ligasigne tous les signes auraient le même poids, la même force. Le ligasigne ouvre la voie non seulement à une quantification mesurable du signe à l’attention d’un ordinateur, mais autorise encore une fusion harmonieuse entre la pragmatique et la sémiotique comme Greimas l’appelait de ses vœux 25.

Le ligasigne détermine, d’un seul coup d’œil, ce qui différencie une pierre quelconque d’une pierre sacrée, en tout point similaire ; évalue le fossé insondable séparant l’énoncé « Dieu a dit ceci » de l’énoncé « Tartempion a dit cela » ; montre la façon dont un objet inerte peut être propulsé au rang de divinité, et un humain, ravalé à celui de cafard exterminable à souhait.

Le ligasigne permet, encore, une classification cohérente des performatifs là où jusqu’ici, de l’aveu même de Catherine Kerbrat-Orecchioni, « l’inventaire et le classement paradigmatique des actes de langage [c’est] la pagaille la plus complète 26 ».

Enfin, notre approche du signe montre que les interprétants déductifs, inductifs ou abductifs loin de se former à l’infini de façon chaotique, se produisent nécessairement sous l’égide d’une modalité du lien, autrement dit dépendent du rapport qu’un individu entretient avec son échelle de force initiale. Ce qui rend non-utopique la production automatique de discours de type religieux ou partisans par une intelligence artificielle, tant la dimension du lien est ici dominante et donc quasi prévisible.

Notons à ce propos qu’on assiste à l’heure actuelle à d’étranges combinaisons. Il arrive, par exemple, qu’un individu à l’état Cimenter le lien pour les signes de force 10, et donc développant à leur égard des interprétants essentiellement déductifs, parvienne, dans le même temps, à développer des attitudes innovantes s’agissant de signes de forces moindres. C’est le cas de l’informaticien fondamentaliste qui, sans sourcilier, passe d’un discours des plus avant-gardistes lorsqu’il s’agit de parler programmation, algorithme, réseau… à un discours de type moyenâgeux dès lors qu’il s’agit de Dieu, des Ecritures, de la Révélation.

Tout se passe comme si l’imaginaire humain ne trouvait rien à redire à ce qu’on puisse être à la fois dans la phase Cimenter le lien pour les signes de force 10, et dans la phase Créer le lien pour ceux de force 4 à 7.
Pour compliquer le tout, enfin, il arrive, encore, qu’un individu à l’état Abolir le lien fasse marche arrière et revienne à la case départ : Cimenter le lien. C'est le cas de l’ancien gauchiste pur et dur qui se fait moine, rabbin ou mollah.

Toutefois en dépit de la complexité des combinaisons susmentionnées, l’idée des phases du lien reste pertinente, dans la mesure où elle permet d’observer finement la série d’obstacles croissants, au sens où Gaston Bachelard l’entend 27, séparant la modalité Cimenter le lien de la modalité Créer le lien.
 
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